Genre: jazz
Qui ? Roy Haynes
Titre: Roy-Alty
Chez qui ? (Dreyfus/Disques Office)

A ttention tout de même à ne pas demander la lune: attendre le disque suivant pour sortir l’encensoir ou, tout simplement, rendre grâce, à quelque chose d’irresponsable quand son signataire va sur ses 86 balais (qui est bien l’unité de mesure la plus pertinente pour un batteur). Alors, va pour ce Roy-Alty au jeu de mots tout indiqué où, sur des photos de pochette à la Harcourt, un très vieux jeune homme simule l’embaumement pour mieux bluffer son monde.

C’est son côté cabotin, à ce Roy Haynes sans âge, narquois séducteur engagé dans un bras de fer faustien avec le temps, juste pour faire enrager les cuistres qui n’ont pas montré beaucoup d’empressement à l’introniser, on allait dire de son vivant. Et c’est vrai qu’on a mis du temps à donner raison à ses employeurs, ces Charlie Parker, Sarah Vaughan, John Coltrane qui l’ont placé si haut sur leur échelle des batteurs qu’on a fini, ironie du sort, par le perdre de vue. Toute sa discographie récente s’emploie à le ramener sur terre, à portée d’oreille des sourdingues, ou à nous ravir au septième ciel d’où nous vient ce nouvel opus auréolé.

La prise de son, dont on pourrait croire qu’elle le place artificiellement au premier plan, lui rend justice en le donnant à entendre exactement comme on le perçoit en situation – vraie – de concert. Cette présence constamment palpitante enveloppe et déstabilise à la fois les solistes, qui semblent se demander si prendre la parole au milieu d’une telle glossolalie rythmique n’est pas au mieux déplacé, au pire grossièrement impertinent. Roy Hargrove en oublie de peaufiner sa sonorité dans le «Grand Street» inaugural où, du coup, il émeut en se laissant surprendre à l’état brut. Il se ressaisit dans «These Foolish Things», balade où son vibrato habité sonne comme une humiliation involontaire (probablement) de tous les Chris Botti au beau son sans âme.

A propos d’âme, on trouve aussi deux duos sans filet, juste la batterie du boss et le piano de Chick Corea, histoire d’entendre ce que ces deux associés récurrents ne se sont peut-être pas encore dit dans leurs rendez-vous médiatisés d’antan. Et là, les mauvaises langues ont beau insinuer qu’un des deux est de trop, on assiste bel et bien sur le monkien «Off Minor», pour ne rien dire de l’original et totalement improvisé «All The Bars Are Open», à une confrontation sans délit d’ego entre deux incomparables dilatateurs d’espace.

Mais Roy Haynes, c’est aussi un découvreur-propulseur de talents en qui on n’a pas toujours su saluer dans ce rôle un alter ego particulièrement crédible d’Art Blakey. A propos du saxophoniste Jaleel Shaw, recrue remuante de son Fountain Of Youth Band, est-il si incongru d’évoquer l’alto altier de Cannonball Adderley? On craque aussi devant les prouesses sans toc du pianiste Martin Bejerano, qui pour contrer certains ruissellements (bud) powelliens cultive une articulation nerveuse à la Phineas Newborn. On sort de tout cela pas du tout pantelant, comme il arrivait souvent avec Elvin Jones, mais rayonnant – une épithète qui a le bon goût d’entrer en assonance avec… Roy Haynes.