Roman

Avec «Royal Romance», François Weyergans invente le roman-valise

Il y a sept ans, l’écrivain français recevait le Prix Goncourt pour «Trois Jours chez ma mère». Dans son nouveau roman, il raconte les amours désastreuses de Daniel Flamm, romancier lui aussi. Un récit chasse-spleen

Genre: Roman
Qui ? François Weyergans
Titre: Royal Romance
Chez qui ? Julliard, 208 p.

Les romans de François Weyergans sont des valises. Peau souple, serrure élégante, fond soyeux, double, de préférence. Royal Romance, qui sort ces jours, est, du point de vue du lecteur-fugueur, une merveille: un ­roman qui fait du transport un ressort; sur le plan de l’esprit ou de la santé mentale, un viatique. Ou, plus joyeusement, un remontant. François Weyergans nous éclaire, page 23: dans le shaker du barman, Royal Romance est un cocktail, gin, Grand Marnier, soupçon de grenadine et ce qu’il faut de fruits de la passion.

Royal Romance est donc l’histoire d’un amour, mais un amour de romancier, ce qui change l’allure du drame. Comme souvent chez François Weyergans, le héros est écrivain. Il s’appelle Daniel Flamm, il a la soixantaine, il a aimé, sans en être tout à fait sûr, Justine, 24 ans, fille d’une libraire avec laquelle il a failli coucher. Maintenant qu’elle a disparu de sa vie, qu’il en est réduit à écouter les cassettes qu’elle lui a laissées – bandes où elle lui raconte ses heures perdues quand il n’est pas là –, il barbote dans le chagrin.

Dans un roman-valise, le transfert est un principe souverain. Daniel Flamm se partage entre Justine qui vit à Montréal et Florence qui a la maturité de la place des Vosges, où elle tient une galerie de design. Avec les années, il penche pour Florence. Il l’attend à Strasbourg, elle vient et puis s’en va. Justine, et son regard bleu, passe, elle, dans le flou du viseur. Nette, elle le redeviendra quand il sera trop tard. Justine voudrait être actrice, elle n’a joué que deux rôles, Bérénice et Agnès, l’héroïne du Songe d’August Strindberg. Deux figures tragiques scellent un destin. Transfert.

Valise encore. Royal Romance relève de l’art du rangement comme d’autres livres de Weyergans, Franz et François (1997), La Démence du boxeur (1992) . Dans ces romans, les héros sont menacés par un trop plein de mémoire – Royal Romance a failli s’appeler Mémoire pleine. La loi du père écrase le jeune François dans Franz et François. Des fantômes d’hiver harcèlent Melchior l’ancien, un producteur de cinéma de retour dans la maison de son enfance, dans La Démence du boxeur. Daniel Flamm, lui, s’éteindrait sous le poids de l’absence s’il n’écrivait pas sur Justine.

Ranger ce qui vous dérange, c’est s’arranger avec soi et ses morts. Daniel Flamm – et Weyergans aussi sans doute? – écrit pour cela: ouvrir la valise aux chagrins, déballer et réassortir les habits du malheur, histoire de leur donner, mais oui, un air de fête. Sur la page, cela donne une phrase-estafette, rapide, délestée de l’accessoire. Mais aussi un art du pas de côté. L’auteur poursuit ce qui s’est envolé, c’est son talent mélancolique. Mais il ramasse au passage les nippes du désir, vestiaire amoureux et spirituel où il fait bon se frotter.

L’élégance, manière Weyergans, peut se ramener à cette injonction: «Hâte-toi lentement», nom d’un jeu de société autrefois très prisé. Le narrateur de Royal Romance ne file pas droit dans le mur de l’échec, il soigne le différé. La culture a cet usage aussi, donner de l’étoffe au désastre. Deux pages suffisent ainsi à faire revivre Anna Karénine, celle de Vivian Leigh, Greta Garbo et ­Tatiana Samoïlova, idole soviétique; à vanter les miracles de Windows et la sagesse d’un moine ­japonais qui écrit des lettres aux poissons.

Vers la fin, Daniel Flamm raconte ainsi sa dépression: «J’ai ouvert une brochure de la Fondation suisse de cardiologie: «Vos activités vous exposent-elles au stress et à la précipitation?» Oui. «Vous devez apporter des changements fondamentaux à votre mode de vie.» A force de rester assis, anéanti devant ma table de travail sous laquelle s’accumulent les bouteilles de whisky vides, n’ayant comme seuls exercices physiques qu’à appuyer du pouce sur Pause, Play, Rewind et à tenir un stylo, mes pieds sont gonflés comme des pieds de clochard.»

Ailleurs, il écrit: «On ne voit jamais de valises quand on va chez les gens. J’aime regarder mes valises, j’aime leur présence.» François Weyergans est un bagagiste de luxe. Un Royal Romance et ça repart.

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François Weyergans

Extrait de «Franz et François», livre où l’écrivain parle de ses rapports avec son père

«Un rendez-vous auquel on n’a pas envie d’aller n’est pas un cadeau que la vie vous fait, mais si on y va en sachant qu’on lui consacrera ensuiteune page ou deuxdans un livre,ça change tout»
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