Visite

Au royaume des dieux avec Jean Claude Gandur

Le 28 février, la population genevoise dira si elle approuve le projet d’agrandissement du Musée d’art et d’histoire. En cas de oui, le magnat prêtera à l’institution deux collections, l’une d’antiquités, l’autre de peinture européenne. A la demande du «Temps», il ouvre les portes d’une chambre forte où cohabitent d’incroyables idoles

Le ravissement de la matière. D’une main d’enfant, Jean Claude Gandur montre Imhotep, l’architecte légendaire du pharaon. Il fait dix centimètres peut-être, il est svelte comme l’ascète et il a l’infini devant lui. Sur ses genoux, les plans d’une cité. Autour de lui, dans la salle blanche immaculée, mille et une figurines s’abîment dans un songe. A cet instant, Jean Claude Gandur, le puissant financier, n’a d’yeux que pour Imhotep.

Il en oublie tout, on le jurerait, la querelle du Musée d’art et d’histoire (MAH), cette campagne où s’affrontent partisans et opposants de l’agrandissement, c’est-à-dire du projet Jean Nouvel; ceux qui se réjouissent de voir la Fondation Gandur pour l’art déposer pour cent ans deux collections formidables, celle d’antiquités et celle de peinture européenne et ceux qui considèrent ce prêt comme une tentative de mainmise sur un établissement public. Face à Imhotep, le magnat est ailleurs.

Sur la bataille du MAH, Jean Claude Gandur a fait voeu de silence, jusqu’au 28 février, date où le peuple tranchera. S’il ouvre les portes de ses trésors, c’est qu’il a la passion de les montrer, ici ou ailleurs. Ces jours, quelque cent vingt pièces se baladent, c’est son mot, au Japon, d’autres à Madrid – au Centro de Arte Canal. Mais la plupart somnolent ici, dans cette chambre qui est un sanctuaire, où température et lumière ont l’ordre de ne pas altérer les couleurs. «Ce sont des conditions optimales», souffle Isabelle Tassignon, l’un des deux conservateurs de la collection d’archéologie de la Fondation Gandur. Pénétrer dans cette chambre, c’est se sentir transporté d’un coup.

Vous entrez et c’est toute l’Egypte qui parade comme sur le Nil, une felouque d’abord avec ses rameurs impassibles, une noria de déesses en bronze, en albâtres ou en marbre, des ouchebtis, ces serviteurs qui accompagnent les morts, au garde-à-vous. Plus loin, comme disposé pour un jeu, des amulettes apotropaïques, protègent les lieux. Il suffit alors de tourner la tête pour faire face à la Grèce, ce masque de tragédie, cet éphèbe désarmant de beauté du IIe siècle, exhumé au Cap d’Agde, cette figure de Dionysos sombre et cornue, royale dans son ambiguïté.

Fruit de quarante-cinq ans de passion

«Cette collection est riche de deux mille pièces, dont 1200 égyptiennes», précise Isabelle Tassignon. «C’est quarante-cinq ans de ma vie surtout et beaucoup d’amour, souligne Jean Claude Gandur. Avec cette ambition de se concentrer sur le Proche-Orient et le bassin méditerranéen, qu’il soit occidental ou oriental.» Au début de cette collection, raconte-t-il, il a vingt-et-un ans, il est professeur remplaçant au Collège de l’Elysée à Lausanne et il achète une première amulette, puis une autre, comme pour renouer avec l’enfance à Alexandrie, avant que la famille ne soit contrainte de s’exiler.

«L’archéologie n’intéressait pas grand monde à l’époque, les prix étaient très bas sauf pour les objets spectaculaires. Aujourd’hui, la situation est tout autre, la demande est beaucoup plus forte, notamment des musées moyen-orientaux, au Quatar, à Dubaï, à Abou Dabi.»

Mais il y a une autre première fois, romanesque, qui fait l’étoffe de la légende. «Nous étions mon épouse et moi en extase devant deux Ganymède dans une vitrine à Paris. C’était hors de prix pour nous, mais nous étions fascinés. Le marchand est sorti, c’était un Italien du Caire. Il nous a dit «Prenez-les, vous payerez plus tard.» Il a eu du flair, j’ai beaucoup acheté chez lui par la suite.»

Sous les néons, un théâtre sacré

La valeur de cette collection aujourd’hui? Quelque 500 millions de francs au moins, indique un connaisseur. A vrai dire, c’est inestimable. «Je continue d’enrichir mes collections, raconte Jean Claude Gandur. Je me fixe chaque année un budget que je dépasse toujours. Quant aux provenances des pièces archéologiques, je suis très scrupuleux, je travaille essentiellement avec Christie’s et Sotheby’s, des maisons qui ont la réputation d’être irréprochables.»

Sous les néons, on entendrait presque des voix. Ce théâtre est aussi intime que sacré. Ici, Isis pleure secrètement Osiris; là, Bès, cette divinité naine, chasse les mauvais esprits; là-bas, Mithra, ce dieu qui vient de Perse, imprime sa loi aux Romains. Sur une stèle funéraire, un visage résumé à quelques traits rappelle l’oeuvre du sculpteur d’origine roumaine Brancusi. Avec chacun de ces personnages, Jean Claude Gandur entretient un lien privilégié. «Sa maison en est pleine, témoigne une proche. Il a besoin de les avoir autour de lui, il s’arrête devant et c’est comme s’il leur parlait.»

Cerné par les dieux, on repense à cette première visite, en début de semaine, dans un autre entrepôt, guidé par l’historienne de l’art Evelyne Notter, conservatrice elle aussi à la Fondation Gandur. «Certains disent que ma collection de peintures européennes a moins de valeur que celle d’antiquités. N’empêche qu’elle comprend des oeuvres de Jean Dubuffet qui me sont demandées tout le temps, des Soulages de première force, des Tinguely, un Nicolas de Staël rarissime etc. Elle correspond surtout à une passion et à une ambition intellectuelle, témoigner de ce que l’Europe a pu produire dès les années 1940. On est souvent obnubilé par les Etats-Unis, par la force des Pollock, Warhol et autres. Ils en ont fait une arme symbolique, ils voulaient montrer qu’ils étaient capables eux aussi de grands gestes artistiques.»

Sur le 28 février, c’est motus et bouche cousue. «La seule chose que je peux dire, c’est que je ne peux plus attendre, je n’ai plus trente ans, je dois penser à l’avenir de mes collections.» Autour de lui, les dieux lévitent – les socles transparents produisent cet effet. Imhotep, lui, n’a pas bougé. Sur ses genoux, une ville attend de prendre forme. Il a l’éternité devant lui. Les collectionneurs n’ont pas ce privilège.

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