S’il est un passionné des pianos d’époque, c’est bien Pierre Goy. Depuis 2002, ce pianiste vaudois organise les Rencontres internationales harmoniques à un rythme bisannuel, autour des instruments à clavier en particulier. Musiciens, musicologues, facteurs d’instruments et conservateurs de musée se retrouvent pour livrer un paysage sonore autour d’une époque donnée. Cette septième édition propose un «voyage musical au temps de Schubert» déclinée en deux temps, avec des concerts à Lausanne et Pully, puis à Genève.

Des interprètes d’ici et d’ailleurs, parmi lesquels Jos van Immerseel (ce soir à 19h30 à l’HEMU avec la mezzo-soprano Marianne Beate Kielland), le Quatuor Mosaïques et le ténor Julian Prégardien, participeront aux concerts. Le public pourra comparer à l’oreille des instruments du temps de Schubert, avec leurs individualités de timbres et de sonorités.

«Les pianoforte se sont incroyablement transformés au cours de la vie de Schubert, explique Pierre Goy. Leur clavier va passer de cinq octaves, comme celui qui se trouvait dans la chambre de Schubert, à six octaves et demie.» Difficile d’énumérer toutes les innovations apportées en quelque trente années, mais le pianoforte évolue considérablement entre 1797, l’année de naissance du compositeur viennois, à 1828, l’année de sa mort.

Richesse des couleurs

Que ce soit à Vienne, Paris et Londres (les principaux centres en Europe), les facteurs d’instruments rivalisent d’imagination pour élargir le spectre des sonorités. Outre l’étendue du clavier, on renforce les cordes, on ajoute des couches de cuir aux marteaux, on cherche à gagner en puissance sans perdre en subtilité des timbres. «C’est une période avec des instruments incroyablement riches en couleurs, mais ces couleurs sont obtenues en actionnant des registres», poursuit Pierre Goy.

Sur les pianos de la fin du XVIIIe siècle, on actionne les registres grâce à des genouillères (l'ancêtre de la pédale situé au niveau du genou, sous le clavier). Puis, l’utilisation des pédales (au niveau du pied, sous l'instrument) va progressivement s’imposer sur les pianos à queue du début du XIXe siècle. Autant dire que les premiers pianoforte étaient bien loin du piano moderne tel qu’on le connaît aujourd’hui!

Imitation des turqueries

Mais revenons à 1797. «On voit qu’à Vienne, les instruments de la fin du XVIIIe siècle ont la plupart cinq octaves, raconte Pierre Goy. Ils possèdent deux registres: d’une part le registre de céleste (ou moderator), c’est-à-dire une bande de tissu qui se glisse les cordes et les marteaux pour adoucir le son et, d’autre part, un registre pour lever les étouffoirs.» Si les Viennois incorporent le jeu una corda (ou pédale de sourdine) importé de Paris et de Londres, ils vont développer toute une gamme de registres afin de moduler la couleur des timbres ad libitum.

Certains pianos à queue du début du XIXe siècle cumulent les registres, jusqu’à imiter la percussion. «Vous avez le registre de basson, le registre de luth, ou encore le registre de janissaire, soit des petites clochettes, des cymbales et un tambour qui va frapper la table d’harmonie. Ce registre de janissaire (ou turquerie) est idéal pour les pièces à quatre mains de Schubert: on y trouve des marches militaires et des divertissements à la hongroise. Ça fait sursauter le public qui ne s’y attend pas!»

Pierre Goy est intarissable sur l’évolution des instruments à clavier. «Grâce à ces registres, vous avez comme un orchestre en miniature à la maison, permettant d’avoir différents plans sonores.» A partir des années 1830, les instruments vont continuer de grossir grâce à la Révolution industrielle qui amène un acier plus résistant sur le marché. Peu à peu, «les registres vont disparaître, parce que sous le doigt, vous aurez une capacité de moduler le son sur une amplitude bien plus grande et de tirer des couleurs par la vitesse d’attaque, le poids du doigt.» Des sons perdus que l’on ressuscite aux Rencontres harmoniques.

7e Rencontres internationales harmoniques, du 23 au 26 sept. à Lausanne et Pully, du 29 sept. au 2 octobre à Genève. Rés.: www.harmoniques.ch Tél. 021 964 74 70.