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Les royaumes retrouvés d’Henry Darger

Le Musée d’art moderne de la ville de Paris célèbre l’entrée dans ses collections de 45 œuvres de l’artiste secret et solitaire de Chicago découvert presque par hasard quelques mois avant sa mort

Les royaumes retrouvés d’Henry Darger

Le Musée d’art moderne de la ville de Paris célèbre l’entrée dans ses collections de 45 œuvres de l’artiste secret et solitaire de Chicago, découvert presque par hasard quelques mois avant sa mort

Fabrice Hergott, le directeur du Musée d’art moderne de la ville de Paris, n’en revient toujours pas. Ou s’il feint la surprise, il le fait avec une conviction qu’appuie le récit d’un cadeau presque miraculeux dont l’existence tient à une série de circonstances elles aussi miraculeuses: 45 œuvres d’Henry Darger (1892-1973) couvrant la totalité de sa vie secrète. Après une campagne de restauration, ces œuvres sont présentées dans une exposition, accompagnées par quelques autres venant du MoMA de New York et de la Collection de l’art brut de Lausanne.

Il y a quatre ans, explique Fabrice Hergott, Kiyoko Lerner lui fait dire qu’elle souhaite le rencontrer. Il sait qu’elle est la veuve du photographe Nathan Lerner, dont il connaît le travail. Et il se souvient qu’elle a hérité du patrimoine découvert par son mari à la fin de 1972 dans le minuscule logement loué à Henry Darger, alors que ce dernier venait de le quitter pour s’installer dans une maison de retraite parce qu’il ne pouvait plus monter l’escalier du 851 Webster Street à Chicago, où il vivait depuis cinquante ans.

Henry Darger est un homme solitaire. On ne lui connaît qu’un seul ami, William Schlœder, mort en 1963. Il ne reçoit pas de visites, sinon celles d’un couple de voisins, Betsy et David Berglund, qui sont parfois entrés chez lui mais ne se doutent pas de ce qu’ils vont bientôt trouver. Pour eux, Darger est ce qu’on appelait un original. Il porte toujours les mêmes habits couverts de taches, il se lave peu, on l’entend parfois parler tout seul derrière la porte de son logement. Il va à la messe plusieurs fois par jour et fréquente un bistrot italien du quartier. C’est une de ces silhouettes qui passent en laissant un sentiment d’étrangeté mais finissent par faire partie du paysage urbain. A son départ, Lerner charge David Berglund de nettoyer l’appartement.

Dans le désordre qui lui semblait terrible mais banal, Berg­lund découvre des centaines de dessins colorés dont certains sont immenses, un récit de plus de 15 000 pages, une autobiographie et toutes sortes de matériaux. Il appelle Nathan Lerner, qui demande que faire à Darger. Ce dernier dit: «Jetez tout.» Lerner décide de tout conserver. Il entame bientôt l’inventaire de ce qui va s’avérer un trésor artistique dont les époux Lerner deviennent les dépositaires, avant d’en transmettre une partie à plusieurs musées et centres de recherche en histoire de l’art.

Quatre ans après la disparition de Darger, ses dessins sont l’objet d’une première rétrospective au Hyde Park Art Center de Chicago. En 1979, ils figurent dans l’exposition Outsider Art au Museum of Contemporary Art de la ville. Darger devient très vite l’un des artistes bruts les plus admirés, aux côtés d’Aloïse ou Wölfli. Aujourd’hui, le prix de ses rares dessins importants en circulation atteint plusieurs centaines de milliers de dollars.

Cette lumière éclatante sur une vie obscure a quelque chose de déchirant. Il est impossible de ne pas se demander: et si Beglund n’avait pas appelé Lerner, et si Lerner avait écouté Drager, et si tous ces dessins, ces images de batailles, de jeunes filles révoltées contre la tyrannie d’hommes redoutables, ces décors idylliques semés d’horreurs, si ces animaux fantastiques, si ces pages et ces pages d’aventures rocambolesques, si tout cela était parti à la poubelle? Nous n’en saurions rien et nous n’aurions rien à en dire. Darger n’aurait été que le passant gris qu’il était. Un enfant de Chicago vite orphelin de mère, passionné par la météo, les tempêtes, la guerre de Sécession et les incendies, recueilli par une institution catholique puis interné dans un asile chargé de toutes sortes de pathologies. En 1909, peu après la mort de son père, il s’enfuit d’une ferme où il passe l’été. Il marche pendant 250 kilomètres vers Chicago, où il travaillera jusqu’à sa retraite dans diverses institutions hospitalières.

Dès les années 1910, Henry Darger commence à écrire le récit qui l’occupera pendant plusieurs décennies et alimentera ses dessins: The Story of the Vivian Girls in What is Known as the Realms of the Unreal, of the Glandeco-Angelinian War Strom Caused by the Child Slave Rebellion. Le scénario de base est succinct. Dans un monde imaginaire, des enfants réduits en esclavage par les Glandeliniens se révoltent et provoquent une guerre interminable entre les nations de Glandelinia et d’Abbieannia, alliée aux nations catholiques.

A partir de ce point de départ, l’œuvre d’Henry Darger prolifère. Il conçoit des cartes de géographie, des uniformes, des drapeaux. Il fait le portrait des généraux, celui de ses héroïnes. Il crée une faune et une flore. Et il déploie des scènes effrayantes qui se déroulent dans des paysages paradisiaques avec des hommes cruels martyrisant de jolis enfants au sexe indéterminé (souvent des fillettes avec un sexe de garçon). Au fil du temps, il construit un incroyable répertoire iconographique.

Pour réaliser cette Légende dorée sans fin, Darger accumule les documents. Il en achète, mais il en trouve surtout dans les poubelles qu’on le voit visiter dans le quartier. Il s’inspire des images de magazines, des bandes dessinées, qu’il décalque avec du papier carbone. Pendant quelques années, il se servira de photographies dont il fait modifier le format pour l’adapter à la taille de ses dessins. Dans ses premières œuvres, il pratique le collage, notamment pour l’énorme Bataille de Calverhine (1920-1930) qui ornait l’un des murs de sa chambre, un fouillis quasi indistinct de détails, assemblés, dessinés, recouverts de vernis, dont le scintillement et le clair-obscur rappellent d’anciennes peintures sur cuivre. Il en adopte le principe d’accumulation et de construction, dont il fera une méthode. L’espace de ses dessins est construit comme une boîte visuelle en perspective centrale ou comme plusieurs boîtes de ce type juxtaposées à la manière des enluminures du Moyen Age, ce qui lui permet de répartir les objets et les personnages à sa guise tout en passant de l’imaginaire textuel à l’imaginaire visuel. Ce dispositif simple donne une cohérence stupéfiante à son œuvre.

La Bataille de Calverhine appartient désormais au Musée d’art moderne de la ville de Paris. Quand son directeur rencontre Kiyoko Lerner, ils tombent d’accord sur un projet d’exposition, mais «à condition, précise Fabrice Hergott, que quelques œuvres restent dans la collection». «Ma certitude habillait l’effroi que m’inspirait mon audace», dit-il dans le catalogue. «D’accord, répond Kiyoko Lerner. […]. J’ai besoin de passer à autre chose. Je voudrais me consacrer entièrement au piano et à la musique. Venez à Chicago, je vous donnerai la partie de l’œuvre de Darger que j’ai encore en ma possession.»

Henry Darger, 1892-1973. Musée d’art moderne de la ville de Paris, 11, avenue du Président-Wilson, Paris XVIe. Rens. 00 33 53 67 40 00 et www.mam.paris.fr. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 10h à 18h (jeudi de 10h à 22h). Jusqu’au 11 octobre.

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L’exposition est un miracle: le retour d’un trésor artistique qui a failli finir à la poubelle

L’espace de ses dessins se juxtapose à la manière des enluminures du Moyen Age

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