Prononcez le nom de Dieter Moebius, et c’est au milieu de toute une constellation de grands maîtres allemands qu’il apparaîtra: Hans-Joachim Roedelius, Conrad Schnitzler, Conny Planck, Michael Rother. On est à l’extrême fin des années 60 et, de Berlin à Cologne et de Düsseldorf à Hambourg, de jeunes gens façonnent une nouvelle manière de faire de la musique, débarrassée d’une bonne partie de ses codes préexistants: on expérimente désormais du côté de la répétition (cela s’appellera le krautrock) ou des nappes sonores (ce sera la bien nommée kosmische Musik).

De fait, si Dieter Moebius, décédé lundi, est né à Saint-Gall en 1944, c’est bien outre-Rhin qu’il effectuera l’essentiel d’une carrière portée à son aube par deux projets: Cluster, qu’il mène avec Roedelius, et Harmonia, auquel il ajoutera Rother. Avec ces deux groupes et une poignée d’albums (Zuckerzeit en 1974, Musik von Harmonia la même année, Deluxe en 1975, ou Sowiesoso en 1976), il livra une sélection de chefs-d’œuvre tour à tour propulsifs, chaotiques ou dédiés à la beauté oscillatoire des synthétiseurs qui, aux côtés de ceux de Can, Faust ou Neu!, donnèrent le la à une génération…

… et au-delà: premièrement car la dernière production publiée de son vivant, Nidemonex (More Than Human Records, 2014), témoigne encore de sa puissance d’inventivité. Ensuite et surtout parce que s’il faut reconnaître à Moebius une fonction de pionnier, c’est dans son rôle de passeur: en extrayant le rock des préceptes de Chuck Berry, il a ouvert une série de voies vers des formes plus aventureuses de cette musique; en puisant dans la force de la répétition et en désincarcérant l’électronisme de sa gangue académique, il a pavé le chemin des dancefloors synthétiques. Vaste héritage.