C’est dans les plus petites salles de Suisse romande que vous devrez aller dénicher l’un de nos plus importants documentaires, un film que tout citoyen digne de ce nom ferait bien de voir et de méditer. Cherchez l’erreur… Après sa présentation aux dernières Journées de Soleure, c’est en effet sans tambour ni trompette que sort «Offshore – Elmer et le secret bancaire suisse» du Lucernois Werner «Swiss» Schweizer. Comme son titre l’indique, le premier film à se pencher sur notre principale source de revenus du siècle passé, feu l’intouchable secret bancaire. Un sujet qui n’a apparemment intéressé que 1620 spectateurs payants alémaniques au printemps – ceci expliquant cela.

Pourtant, le film est remarquable, à commencer par son angle d’attaque. Car qui donc peut prétendre connaître toute l’histoire du Zurichois Rudolf Elmer, cet ancien cadre de la banque Julius Baer qui alerta vainement la presse de pratiques frauduleuses à grande échelle et finit par faire grand bruit en livrant des données bancaires à WikiLeaks? Après une brillante carrière qui l’avait amené au sommet de sa profession, un acte inexcusable qui lui aura valu une descente aux enfers judiciaires pas encore terminée à ce jour. Mais qui n’aura pas peu contribué à fissurer la forteresse silencieuse.


Trente années de dérive

Contemporain d’Elmer mais militant de longue date de l’autre côté, qui dénonce une opacité potentiellement criminelle et politiquement immorale, Schweizer s’est passionné pour l’affaire dès le début. Evitant une fausse neutralité, il saisit l’occasion pour s’inclure comme narrateur et mettre leurs deux parcours en regard. Seuls les esprits chagrins le lui reprocheront. Car par ailleurs, le film n’a rien d’un brûlot militant dépourvu de recul. Comme tous les autres de son auteur («Noel Field – l’espion imaginaire», «Von Werra», «Ennemis intimes»), il est au contraire remarquablement étayé et charpenté, racontant avec talent non seulement l’aventure de son protagoniste mais celle bien plus large de la fin de notre secret bancaire. Une éventualité encore décrétée impensable en 2009 par le conseiller fédéral libéral-radical Hans-Rudolf Merz…

De 1977 à 2008, soit du scandale de Chiasso (impliquant Credit Suisse dans le blanchiment d’argent sale venu d’Italie) à la grande crise financière qui lança la chasse à l’évasion fiscale, ce sont plus de trente années de dérive du système et de luttes pour plus de justice qui se trouvent ici résumées. Là-dessus s’inscrit l’histoire personnelle de Rudolf Elmer, fils d’une femme de ménage chez Julius Baer devenu réviseur de comptes et pour finir numéro deux de la banque à la tête de sa très rentable filiale des îles Caïmans. La «success story» d’un Suisse parfait, consciencieux, loyal et efficace, jusqu’à ce que la belle machine s’enraie, à la faveur d’une réorganisation interne. Tombé en disgrâce dès 2002, l’homme entame alors un bras de fer inégal qui le poussera aux dernières extrémités. Un récit riche en rebondissements et en suspense!


Traître ou héros

Tour à tour tendu et affable devant la caméra de Schweizer, l’homme intrigue. Brave serviteur du système puis profiteur sans états d’âme transformé en combattant pour une noble cause, en passant par un désir de revanche personnelle et une paranoïa pas injustifiée, Elmer peut paraître plus ou moins sympathique. «Je ne suis ni un héros ni un traître, juste quelqu’un qui a fini par chercher à comprendre», reconnaît-il lors d’une conférence de presse avant de passer en jugement pour ses indiscrétions.

C’est confronté à cette position éthique pour le moins incertaine que l’auteur a bien fait d’élargir le cercle des intervenants: de l’épouse à l’avocate, du juriste (Mark Pieth) au journaliste (Gian Trepp) et du sociologue (Jean Ziegler, qui d’autre?) au cinéaste (lui-même). Et si Elmer se trouve pour finir largement validé, c’est en vertu d’un simple principe cinématographique: depuis dix ans, il se bat quasiment seul contre un ennemi infiniment plus puissant. Un ennemi qui restera d’ailleurs sans visage, ni la direction de Julius Baer ni le bureau du procureur zurichois (et bien sûr pas le moindre détenteur de comptes offshore) n’ayant souhaité participer au film.

Lorsque Rudolf Elmer finit par avouer qu’il ne s’était longtemps pas préoccupé le moins du monde de qui se cachait derrière les comptes qu’il gérait, renonçant aux vérifications les plus élémentaires («On n’a jamais eu le temps d’appliquer les règlements»), ce simple constat donne froid dans le dos. Comme quoi il n’y a pas que les tours de passe-passe des magiciens de la finance qui méritent réexamen; c’est toute la chaîne des compétences bancaires qui a manqué à ses devoirs. Et de voir les groupes de presse Ringier et Tamedia égratignés au passage, pour manque d’intérêt suspect ou intérêts mal placés, n’incite pas non plus au triomphalisme…

Alors, tous complices? Si nous continuons à appliquer la politique de l’autruche pour notre argent et celui qu’on nous confie, sûrement, suggère ce documentaire. Un film d’intérêt public qui se conclut sur un éclat de rire libérateur mais laisse pour le moins songeur.


«Offshore – Elmer contre le secret bancaire» («Offshore – Elmer und das Bankgeheimnis»), documentaire de Werner «Swiss» Schweizer (Suisse, 2016), 1h41.
A noter l’existence d’un film concurrent, «A Leak in Paradise» de David Leloup (Belgique, 2016), 1h16.