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La ruée vers l'or.
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Photographie

Ruée vers l’or: les premières images

Un beau livre dévoile les daguerréotypes réalisés dans les premières années de la ruée vers l’or, dans une Californie encore mexicaine. Un régal

Des gueules. Une alignée de gueules. L’Institut canadien de la photographie publie et expose les portraits des premiers chercheurs d’or, dans la Californie des années 1850. Il y a exactement 170 ans, le 24 janvier 1848, la première pépite est dégottée sur les terres du Suisse Johann August Suter, une découverte qui aboutira paradoxalement à la ruine du milliardaire, tel que l’a merveilleusement raconté Blaise Cendrars dans L’Or (lire ci-contre). Des hommes affluent alors de toutes parts à la recherche du précieux métal. La photographie vient d’être inventée et ses premiers usagers accompagnent et immortalisent le mouvement américain.

Des gueules, donc. Les prospecteurs posent pelle ou tamis à la main. En bras de chemise le plus souvent, chapeau sur la tête, regard fier. Ils sont jeunes, arborent parfois une barbe ou des mèches de dandy. Le colt n’est jamais loin. Les portraits sont en grande majorité des daguerréotypes, procédé breveté par Louis Daguerre en 1839 qui consiste à enregistrer directement une image sur une plaque de cuivre recouverte d’iode et d’argent. Non reproductible, la technique est la première à offrir une image permanente, positive ou négative selon l’angle d’observation. Touche finale, les portraits sont rehaussés au pinceau. Nos pionniers apparaissent la chemise bleue et les joues roses. Mais l’or, surtout, étincelle comme s’il avait été littéralement capté par la photographie. Il a été couvert de bronzine, mélange savamment dosé de cuivre et de bronze. Des pépites brillent au fond des tamis, des brouettes et dans les mains des chercheurs. Pour un peu, on les verrait scintiller dans leurs yeux.

Les «quarante-neuvards», nommés ainsi parce qu’ils débarquent en masse dans la Californie encore mexicaine de 1849, sont d’abord Américains, mais également Allemands, Anglais ou Chinois. «Poètes, philosophes, avocats, courtiers, banquiers, commerçants, agriculteurs, clergymans, tous sont pris dans le mouvement et s’empressent d’aller chercher de l’or et gonfler le nombre d’aventuriers du nouvel Eldorado», écrit en 1849 le New York Herald.

Une même diversité s’observe du côté de ceux qui endossent le nouveau métier de daguerréotypiste, exporté aux Etats-Unis par Samuel Morse. Et un même enthousiasme: «Jamais aucune profession ni aucun art n’attirèrent une telle ruée, une mêlée aussi absurde et aussi aveugle. Venus de tous les métiers traditionnels de l’agriculture et de l’atelier, de l’usine et du commerce, du restaurant, du banc du postillon, du gaillard d’avant, apparurent des représentants qui entendaient s’acquitter d’un travail auquel l’apprentissage de toute une vie suffirait à peine à préparer», commente pour sa part le photographe de Boston Albert Sands Southworth. En France, Baudelaire évoque une «société immonde [qui] se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal».

La logique qui pousse à se faire tirer le portrait, cependant, semble différente d’un côté et de l’autre de l’Atlantique. «La ruée vers l’or a été le plus grand mouvement migratoire «interne». Ce phénomène a sans doute stimulé la confection de ces photographies; les hommes laissaient un portrait d’eux à leur mère ou à leur femme avant de partir», souligne Luce Lebart, directrice de l’Institut canadien de la photographie ouvert fin 2016 à Ottawa. Elle ajoute que cela a induit un rapport amoureux à l’objet, que l’on embrassait volontiers, là où les daguerréotypes européens ne servaient qu’à faire montre de puissance. Est-ce pour cela? La manière de poser, aussi, est totalement différente.

«En France, les modèles cherchaient à donner une image d’autorité, conforme à l’héritage de la peinture. Là, avec leurs vêtements grossiers et leurs pistolets, les chercheurs d’or en appellent plutôt à l’iconographie des bandits, estime Luce Lebart. C’est cette différence qui m’a donné envie de travailler sur ce fonds.» Outre ces portraits figés, de nombreux clichés montrent les pionniers devant leur cabane ou sur leurs terres, manière aussi de certifier la propriété dans ce Far West où tout est permis.

Le corpus a été collecté par Matthew Isenburg, concessionnaire automobile américain passionné d’histoire et de photographie. Composé de quelque 300 pièces, il comprend des daguerréotypes, mais aussi quelques ambrotypes et ferrotypes (procédés qui succéderont à l’invention de Daguerre), des tamis, des pépites, des carnets de notes ou des correspondances. L’ensemble a été acheté en 2012 par Archive of Modern Conflict (AMC), organisation soucieuse de préserver la photographie vernaculaire, puis donné à l’Institut canadien de la photographie, dont l’AMC est partenaire fondateur. C’est la première fois qu’il est montré dans cette ampleur. Joli clin d’œil, ces daguerréotypes ont été fixés à l’or au moment de leur fabrication. «Sans cela, ils ne seraient pas parvenus jusqu’à nous», sourit Luce Lebart.

Or et argent, daguerréotypes, ambrotypes et ferrotypes de la ruée vers l’or, Institut canadien de la photographie, RVB Books.

Exposition jusqu’au 2 avril 2018 à l’Institut canadien de la photographie, Ottawa


«L’or m’a ruiné»

En 1925, Blaise Cendrars publie L’Or, chez Grasset, racontant l’ascension puis la chute de Johann August Suter, citoyen suisse ayant quasiment bâti la Californie moderne avant d’être ruiné par la ruée vers l’or. Extrait.

«Maintenant c’était sous mes fenêtres un défilé ininterrompu. Tout ce qui pouvait marcher montait de San Francisco et des autres vilayets de la côte. Chacun fermait sa hutte, sa baraque, sa ferme, son établissement et montait au Fort Suter, puis continuait sur Coloma. A Monterey et dans les autres villes du sud, on crut d’abord à une invention de ma part pour m’attirer de nouveaux colons. Le défilé sur la route s’arrêta durant quelques jours, puis il reprit de plus belle, ces villes aussi marchaient. Elles se vidaient; mon pauvre domaine était submergé.

«Mon malheur commençait.

«Mes moulins étaient arrêtés. On me vola jusqu’à la pierre des meules. Mes tanneries étaient désertes. De grandes quantités de cuir en préparation moisissaient dans les cuves. Les peaux brutes se décomposaient. Mes Indiens et mes Canaques se sauvèrent avec leurs enfants. Ils ramassaient tous de l’or qu’ils échangeaient contre de l’eau-de-vie. Mes bergers abandonnèrent les troupeaux, mes planteurs, les plantations, les ouvriers, leur ouvrage. Mes blés pourrissaient sur pied; personne pour faire la cueillette dans mes vergers; dans mes étables, mes plus belles vaches laitières beuglaient à la mort. Jusqu’à ma fidèle brigade qui s’enfuit. Que pouvais-je faire? Les hommes vinrent me trouver, ils me supplièrent de partir avec eux, de monter à Coloma, d’aller chercher de l’or. Dieu, que cela m’était pénible! Je partis avec eux. Je n’avais plus rien d’autre à faire.»

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