Eric Hazan. L'Invention de Paris. Il n'y a pas de pas perdus. Seuil, coll. Fiction & Cie, 462 p.

Ex-chirurgien devenu éditeur d'art, Eric Hazan est un piéton amoureux de Paris. Pour lui comme pour Balzac, «flâner est une science, c'est la gastronomie de l'œil». L'histoire de la ville, il en perçoit les strates à travers sa déambulation dans les quartiers, puis dans les faubourgs et les villages que la capitale s'est annexés au fil du temps et de l'édification de ses six enceintes successives: cela va de la muraille de Philippe Auguste (qui sert toujours à définir le quartier Latin) au boulevard périphérique, en passant par le cours planté d'arbres de Louis XIV et les fortifications de Thiers.

Politique et architecturale, artistique et technique, littéraire et sociale, cette histoire des enceintes parisiennes n'oublie ni le Paris rouge des insurgés, de 1789 à 1968, ni celui des poètes, comme le signale son sous-titre inspiré de Nadja. Pimentée d'innombrables citations par un auteur qui semble avoir tout lu, de Restif et Nerval à Walter Benjamin et aux surréalistes, cette histoire permet chemin faisant de dater la naissance de l'éclairage public, du maintien de l'ordre, de l'enfermement des fous, des trottoirs (en 1800, seules trois rues en possèdent un), de la numérotation des maisons ou des terrasses de cafés. Elle explique aussi la géographie particulière des théâtres ou des gares, et elle renseigne sur l'évolution du goût et les migrations de la mode.

Car le temps des lieux n'est ni continu ni homogène. Sait-on qu'un quartier entier du centre ancien, celui du Carrousel (entre le Louvre et les Tuileries), a disparu sans laisser de traces? Ou que le paisible Palais-Royal a servi, entre 1780 et 1835, de forum politique connu dans toute l'Europe, en même temps que de rendez-vous pour les joueurs, les gourmands et les galants? De même le Marais avec la place Royale (actuelle place des Vosges), où se réunissait l'intelligentsia du Paris baroque, est-il tombé en disgrâce au profit du faubourg Saint-Germain et resté en déshérence jusqu'au milieu du XXe siècle, où il passait pour un quartier pauvre. Quant au faubourg Saint-Marceau, longtemps misérable et dangereux, c'est aujourd'hui sur la rive gauche un lieu qui évoque l'ordre d'une ville de province prospère.

Impossible à résumer en raison de la richesse foisonnante de son information, ce livre d'un érudit passionné vaut par son style et son franc-parler: à propos du «désastre» des Halles, auquel il consacre une dizaine de pages vengeresses, l'auteur dénonce la politique de spéculation des «truands du gaullisme parisien». Ailleurs, il parle des cinq «tumeurs» – Dior, Vuitton, Armani, Lanvin, Cartier – qui ont envahi le tissu de Saint-Germain-des-Prés. Ou bien, croquis à l'appui, il démontre la brutalité de certaines interventions urbanistiques, comme l'immense place de la République voulue par Haussmann pour mieux contrôler l'agitation populaire.

Mais Eric Hazan sait aussi célébrer, tout au long de cette promenade à travers les siècles, quelques lieux préservés: les courbes et les dômes de la rue Saint-Antoine; l'hôtel de la Païva, place Saint-Georges, et le miraculeux square d'Orléans, dont l'entrée se situe au 80, rue Taitbout; la beauté si particulière, entre lourdeur et situation aérienne, de la place de l'Europe; le parc André Citroën, qui rééquilibre quelque peu le front de Seine; les architectures intactes Art nouveau et Art déco du «vieux couple fusionnel» de Passy et Auteuil; le carré de rues qui enclôt la quintessence de Montmartre ou encore «l'oasis de désordre» de Clignancourt…