lyrique

Ruggero Raimondi, vies d’opéra

A 72 ans, le baryton-basse italien s’apprête à chanter aux côtés de la grande Dee Dee Bridgewater, au festival Luna Classics. Retour sur une carrière dominée par le somptueux «Don Giovanni» de Joseph Losey

Ruggero Raimondi, vies multiples d’opéra

A 72 ans, le baryton-basse italien s’apprête à chanter aux côtés de la grande Dee Dee Bridgewater, au festival Luna Classics. Retour sur une carrière dominée par le somptueux «Don Giovanni» de Joseph Losey

«J’ai eu la grande possibilité de vivre tant de vies, parce que je les ai vécues sur scène. J’ai souffert, j’ai ri.» Ruggero Raimondi évoque son amour de l’opéra. A 72 ans, le baryton-basse italien parle d’une voix délicieusement gutturale. Rien n’a terni son goût des planches. «Il faut prendre le temps de penser et de regarder en soi-même parce que nous aussi, nous avons au-dedans beaucoup de choses difficiles à exprimer. Et on peut les dire à travers la mise en scène et l’interprétation.» Belle leçon de vie pour une star de l’opéra qui a côtoyé les plus grands.

Celui que l’on associera éternellement à Don Giovanni (le fameux film de Joseph Losey, tourné en 1978) est plus riche qu’on ne l’imagine. Riche de cœur surtout. L’image de séducteur qui lui colle à la peau n’est qu’une facette de sa personnalité. Car il est capable de chanter Boris Godounov («cet être incendié de l’intérieur») comme Scarpia dans Tosca de Puccini, admirable de prestance dans la noirceur la plus sournoise. Sans oublier Philippe II dans Don Carlo, Iago dans Otello, Méphistophélès dans La Damnation de Faust, Don Basilio dans Le Barbier de Séville, Moïse et Don Quichotte

Sa voix et son jeu ont fait de Ruggero Raimondi une icône du film-opéra, en plein essor dans les années 70. Le chanteur a joué pour les plus grands réalisateurs (il campe tour à tour le torero Escamillo dans Carmen de Francesco Rosi, le comte Frobek dans La vie est un roman d’Alain Resnais, Boris Godounov chez Andrzej Zulawski, Scarpia dans la Tosca de Benoît Jacquot). Et Béjart l’a fait entrer sur scène en jeans et lunettes Ray-Ban pour son Don Giovanni, en 1980, au Grand Théâtre de Genève.

Approché par Hazeline van Swaay, du festival Luna Classics, le fringant septuagénaire a accepté de s’adonner à un concert insolite aux côtés de Dee Dee Bridgewater. Il viendra se frotter à l’univers jazz et pop de cette «force de la nature», apportant par ailleurs quelques chansons populaires chères à son cœur, en français, en italien et en américain. Une double soirée qui s’annonce détonante.

Le Temps: C’est la première fois que vous chantez avec Dee Dee Bridge­water?

Ruggero Raimondi: Oui. J’avoue que c’est une chose un peu folle pour moi, mais j’ai toujours voulu faire un concert avec des airs de crooners et de Broadway. En même temps, c’est presque une recherche de ma part.

Pourquoi donc?

Parce que j’ai toujours eu une admiration sans bornes pour un chanteur américain qui s’appelle Frank Sinatra. Je trouve qu’il avait une voix, un art du phrasé et une façon d’interpréter formidables! C’est celui que j’aurais aimé être, mon idole.

Mais ce n’était pas l’opéra, votre vocation première?

Au départ, je devais devenir comptable. Je suis parti avant la fin de ma formation – que j’ai suivie jusqu’à la troisième année – parce que je n’en pouvais plus des chiffres!

Vos parents étaient-ils fans d’opéra?

Je suis originaire de Bologne, une région de l’Italie – avec Parme et Modène – où l’on chantait beaucoup Verdi dans ma jeunesse. Je me souviens qu’à la maison, j’entendais mon père chanter Rigoletto et presque tous les opéras de Verdi. On allait beaucoup à l’opéra. Mais j’ai commencé par le piano, à l’âge de 7 ou 8 ans, simplement parce mon ami qui habitait dans l’appartement d’à côté jouait du piano! C’était une pure activité de dilettante – non pas des études sérieuses de piano. Cela m’a néanmoins servi par la suite.

Quels souvenirs gardez-vous de Bologne?

C’était une ville dans laquelle on vivait nuit et jour, sans interruption. On pouvait manger dans les restaurants jusqu’à 3 heures du matin. Les gens se parlaient dans la rue quand il faisait chaud. C’était beaucoup plus facile de se faire un ami. Aujourd’hui, il y a toujours la beauté historique des places, des édifices, mais les gens ont changé.

Vous avez fréquenté des grandes écoles pour le chant?

Oui. J’ai été notamment à l’Académie nationale Sainte-Cécile de Rome, mais je n’y suis resté qu’un an et demi. Je n’aimais pas la manière dont on y enseignait. On nous faisait faire du solfège, des exercices, de la gymnastique vocale, mais tellement peu de chant! Alors j’ai préféré prendre un professeur en privé, d’autant que j’étais au bénéfice d’une bourse d’études. Mon père était fou de joie que je chante. Il m’a beaucoup aidé. Et puis Rome, dans les années 50 et 60, c’était «la Roma di Fellini, la Roma bella, la Roma stupenda»! Il y avait encore l’esprit des gens simples.

Quel a été le déclic de votre carrière?

J’ai eu la chance de gagner le Concours de Spoleto à l’âge de 23 ans, ce qui m’a ouvert des portes. Du coup, en 1964, l’Opéra de Rome m’a engagé comme doublure de Nicolas Rossi-Lemeni [ndlr: figure de la scène lyrique de l’après-guerre], pour le rôle de Procida dans Les Vêpres siciliennes. Cet événement a eu des répercussions bénéfiques, puisque Mario Labroca, à l’époque directeur de la Fenice, m’a engagé pour quatre ans et demi dans sa troupe à Venise, et c’est là que j’ai fait tout mon répertoire.

En 1968, vous faisiez vos débuts à la Scala de Milan. L’année suivante, au Festival de Glyndebourne avec «Don Giovanni». Comment avez-vous percé au Metropolitan de New York?

Quelqu’un avait parlé de ma voix à Rudolf Bing, le manager général du Met. Il m’a offert deux contrats pour l’année 1969. Mais une action des syndicats a entraîné la fermeture momentanée du Met. J’ai donc dû attendre 1970 pour y faire mes débuts en Silva, dans Ernani de Verdi, dirigé par Thomas Schippers, avec Carlo Bergonzi, Martina Arroyo, Sherrill Milnes. Une distribution extraordinaire!

Comment se passait le travail avec Giorgio Strehler, que l’on imagine exigeant, notamment pour le fameux «Simon Boccanegra» de 1973 avec Claudio Abbado?

Je n’ai pas trouvé que Strehler était difficile. Il te disait comment faire une chose et quoi ressentir. Il était tellement clair qu’on ne pouvait pas se tromper.

Vous avez l’impression d’avoir participé à un grand chapitre de la mise en scène d’opéra?

J’ai vécu la fin d’un grand monde. L’opéra a été très important pour moi, pas seulement pour la voix, mais pour tout ce que j’ai appris avec des personnalités comme Piero Faggioni, Strehler, Losey, Francesco Rosi, Zulawski et Béjart. C’étaient des gens avec tellement d’idées dans la tête que c’était presque impossible de les suivre. Travailler avec eux, c’était effectuer un parcours qui était toujours jalonné de réflexions.

Vous êtes nostalgique de cette époque?

Chaque période a ses talents. Aujourd’hui, c’est la révolution. On met La Bohème au-dessus d’une autoroute! Le théâtre contemporain tend à détruire celui d’il y a 30 ou 40 ans, où il était question d’une rencontre avec une vérité historique, qui se traduisait dans la scénographie et l’expressivité des chanteurs. Aujourd’hui, il y a des très belles voix, mais inexpressives. La plupart des chanteurs chantent sans vivre les émotions et sans vivre l’espace de la scène.

Que vous a appris l’opéra filmé?

Sur scène, l’opéra est un art continu, sans interruption, qui dure deux heures et demie, trois ou quatre heures. Au cinéma, tout est toujours coupé. Vous êtes contraints à tourner des séquences brèves de deux, trois minutes par jour. S’il n’y a pas un grand réalisateur, les risques sont énormes. Et s’il n’y a pas un script formidable, la tension retombe.

Avez-vous éprouvé des doutes à tourner pour le cinéma?

Moi, j’ai toujours des doutes sur moi-même – sauf que je le cache! Joseph Losey était un grand homme de cinéma. Il savait comment placer les caméras. Il aimait ses personnages. Pendant le tournage de Don Giovanni, il ne parlait pas beaucoup. Sa force, c’était son regard. Il avait ces yeux d’acier! Il commandait sans rien dire.

Vous avez aussi incarné Boris Godounov pour Andrzej Zulawski au cinéma…

Cet homme avait une énergie et une force en lui! Un matin, à 5 heures, il était déjà là sur le plateau. Il avait préparé toutes les prises avec des indications très précises. J’ai appris le russe phonétiquement, grâce à ma secrétaire, qui était Russe. On dit que la diction était pas mal du tout.

Etre sur la scène, c’est encore un art qui vous habite?

J’adore le parfum de la scène. C’est très beau quand un spectacle est terminé. Les machinistes sont partis, il n’y a plus de gens sur le plateau et dans la salle. Parfois, j’attends ce moment-là pour traverser la scène, seulement avec les lumières, quelques indications et repères pour ne pas tomber dans des trous. Et là, c’est vraiment beau. Les rideaux sont ouverts, le théâtre est vide. Il y a encore la scénographie, mais il n’y a personne. On y ressent une vie, une force!

Dee Dee Bridgewater et Ruggero Raimondi, ve 22 et sa 23 août à 20h45, Luna, place du Château, Nyon. www.luna-classics.com

,

Ruggero Raimondi

«J’ai une admiration sans bornes pour Frank Sinatra. C’est celui que j’aurais aimé être, mon idole»
Publicité