Livre

La Russie, patrie des pères sévères

Pour le grand historien Richard Pipes, l’ancien régime patrimonial des tsars aurait fait le lit de l’Etat policier. Un portrait percutant et acerbe de la Russie d’avant 1917, qui soulève des objections

Genre: Histoire
Qui ? Richard Pipes
Titre: Histoire de la Russie des Tsars
Traduit de l’anglais par Andreï Kozovoï
Chez qui ? Perrin, 460 p.

«Un Russe seul n’ira pas au paradis, mais un village entier ne pourra y être refusé», disait le «slavophile» Alexis Khomiakov. Autrement dit, c’est la solidarité et l’entraide qui ont toujours fait du village russe une communauté humaine marquée par le christianisme (paysan en russe se dit «chrétien», en français «païen») et qui a permis à ce pays immense, dans une géographie hostile, de survivre. Richard Pipes, le grand historien américain né en 1923 et enfin traduit en français, apporte par cette citation une nuance à son tableau très négatif de la Russie sous l’ancien régime.

Origines d’un régime policier

Lorsqu’un historien se lance dans une vaste synthèse il est toujours habité par une thèse centrale, élaborée au long de ses recherches. Le maître-livre de Pipes est son ouvrage en deux tomes sur Piotr Struve (1870-1944) dont il a donné un portrait en diptyque: Struve sur la gauche quand Struve est l’un des fondateurs marxistes du Parti social-démocrate avec Lénine, et Struve sur la droite, après le virage «du marxisme à l’idéalisme», quand Struve est le principal héraut du libéralisme russe, puis un chef de la résistance au bolchevisme, ministre de Wrangel en Crimée blanche, enfin un émigré à Paris1.

La thèse de Pipes tient en deux formules: la Russie d’ancien régime est un régime patrimonial, qui a ensuite dérivé vers un régime policier. Deux tendances dont l’auteur retrouve la trace jusqu’à aujourd’hui. Patrimonial ne veut pas dire latifundia, et policier ne veut pas dire despotisme à l’orientale – une thèse fréquente, celle par exemple de l’historien hongrois, neveu du révolutionnaire de même nom, Tibor Szamuely2. Le despote viole les droits de ses sujets, le pater familias ne les reconnaît tout simplement pas, qu’il soit tsar, barine, ou chef de la famille paysanne. La distinction entre «domaine la Couronne» et domaine personnel date en France de 1290, alors qu’elle commence tout juste en Russie au XVIIIe siècle, explique Pipes. Et la propriété foncière, qui va avec celle des serfs (les «âmes»), n’est qu’une délégation du tsar au pomiechtchik, dans la noblesse d’après Pierre le Grand qui s’émiette terriblement, comme s’était émietté le pouvoir des princes de la première Russie kiévienne avec la succession latérale entre frères.»

Sur toutes les grandes querelles de l’historiographie russe, Pipes a des vues percutantes, acerbes souvent. Il lui arrive de présenter deux thèses, et d’indiquer la sienne, mais c’est assez rare. Prenons le «normannisme», thèse qui veut que le pouvoir en Russie soit venu des Varègues (Vikings, ou Normands) et non des Slaves, incapables selon la Chronique de Nestor de se gouverner eux-mêmes? Bien sûr, Pipes reprend non seulement la thèse, mais intitule un chapitre: «L’Etat normand». Et il la prolonge en montrant que dans la haute administration impériale au XIXe siècle, plus de 40% sont des étrangers. L’Etat policier? Pierre l’instaure solidement, mais en catimini, avec la création du Préobrajenski Prikaz (littéralement «Bureau de la transfiguration»!), ancêtre de la Loubianka, qui reçoit les délations. Le témoin d’un acte de lèse-majesté crie «Parole et acte!» et l’affaire s’enchaîne inexorablement, comme sous les Doges à Venise. La non-dénonciation par les membres de la famille du criminel est punie. Six mois de geôle minimum par le Code de 1649 (du tsar Alexis le très Doux), bien moins sévèrement pourtant que plus tard par Staline (cinq ans de camp au minimum).

De Kiev à la Moscovie

Les formules de Richard Pipes sont parfois drôles. Avec des citations perfides. En 1317, Ivan, le petit-fils d’Alexandre Nevski (béatifié dès 1547, héros du film d’Eisenstein tourné sous Staline, en 1938), fonde la Russie du Nord, qui va succéder à la Russie kiévienne. La soumission du prince à la Horde tatare, dont la capitale était à Saraï (il n’en reste rien, hors un mot en russe, qui veut dire grange!) est totale. Ivan obtint du Khan le «yarlyk» («charte d’investiture» – le mot reste en russe et veut dire «écriteau») et devint grand prince de Vladimir en réprimant les révoltes contre les Mongols. Autrement dit le fondateur de la nouvelle Russie (qui va se déplacer à Moscou) est un vrai «collaborateur» de l’occupant. Pipes cite alors avec jubilation Karl Marx, disant de lui: «Mélange de bourreau, de sycophante, chef d’esclaves tatar.»

Sur la continuité ou pas entre la Rous3 de Kiev et la Moscovie, Pipes est moins catégorique que l’historien russo-américain George Vernadski, qui dans son Histoire de l’ancienne Russie4 démontre un hiatus total entre les deux entités, la kiévienne et la moscovite, faisant de la Moscovie une création tatare (l’idée fut reprise plus tard par le fils d’Anna Akhmatova, le géographe et historiographe Lev Gumilev).

Naturellement cette thèse va contre l’enseignement historique officiel tant avant 1917 qu’après 1935, quand Staline restaura l’histoire nationale. Pavel Milioukov, historien libéral que Pipes admire, coauteur avec ses collègues français Seignobos et Eisenman de ce qui fut longtemps la bible des universités françaises5, avait déjà battu en brèche la thèse de la continuité, une «invention de la fin du XVe siècle». Bien d’autres historiens en ont rajouté, par exemple l’Ukrainien Hrushevski, pour qui la Rous kiévienne était passée dans la principauté de Volhynie. Et par conséquent la Moscovie n’avait aucun titre à la succession princière.

Thé, choux et rang

Autre exemple, la triade russe, «tchaï, tchine, chtchi», autrement dit «thé, tchine, choux». Thé et samovar sont arrivés tard de Perse au XVIIIe siècle, et ont été adoptés par la société entière. La soupe aux choux assurait la survie aux plus indigents, le tchine, ou «rang» dans la nomenclature du service de l’Etat inventée par Pierre, donne la noblesse. Pipes recourt à la trilogie pour analyser longuement le caractère dépendant, assez hétérogène et informe, de ce dvorianstvo, ou noblesse russe qui n’avait rien de féodal, mais qui dépendait du tchine. L’énergie mise à avancer dans le tchine, explique Pipes, le fut au détriment de celle qu’ailleurs on mettait dans le négoce. Aussi la classe des marchands fut-elle presque absente en Russie.

On aborde donc les raisons du retard du capitalisme en Russie. Ce fut une des tartes à la crème de la Russie prérévolutionnaire: arriération comme boulet à traîner ou comme gage d’avenir, qui permettrait de sauter l’étape bourgeoise. Pipes mentionne le rôle des Vieux-Croyants, apparus lors du schisme contre le patriarche Nikon sous Alexis le très Doux – mais c’est pour le minimiser, alors que Léon Poliakov6 soutenait qu’ils avaient joué en Russie le rôle des protestants au nord de l’Europe selon Max Weber: la vertu, l’épargne et le développement du capitalisme aurait donné la classe des marchands d’outre-Volga (si présents dans la littérature russe à partir de Melnikov-Petcherski et ses romans des années 1880). Pipes admet fort peu la dimension religieuse du schisme, dimension qui seule explique le maintien de la vieille foi (jusqu’à aujourd’hui), il en fait un tableau rudimentaire. Celui d’Anatole Leroy-Beaulieu, dans son livre de 1881, reste sur ce point bien meilleur7.

Et d’une façon générale, le peu de place accordée à la dimension religieuse, sauf pour démontrer l’absolue soumission de l’orthodoxie russe au pouvoir séculier, est le point faible de cet ouvrage qui vient s’ajouter à ceux de Martin Malia, de Marc Raeff, et surtout à l’inégalée Histoire de la Russie et de son empire de Michel Heller (Plon, 1997).

Les synthèses historiques tiennent à l’ampleur de la documentation, au bornage de la période, à la thèse exhibée ou cachée au cœur du livre. Dans l’ouvrage de Pipes le bornage terminal n’est pas évident. On dirait qu’il s’arrête avant 1905. Une dernière grande citation est empruntée à l’historien américain George Kennan, voyageur infatigable et ambassadeur en Russie (1845-1924), dont un petit-cousin – George aussi – deviendra plus tard le théoricien de la Guerre froide. Dans un texte de 1889, Kennan écrivait: «Il n’est pas exagéré de dire que dans les villages, loin des centres d’éducation et de civilisation, la police représente le régulateur omniprésent et omnipotent de toute la vie humaine, une sorte de substitut bureaucratique incompétent de la Divine providence.»

L’énigme russe

Nous voici en face d’une exagération patente, que l’on évite chez Leroy-Beaulieu, Adalbert de Voguë ou Jules Legras, qui écrivent à la même période, mais en français. La Russie des zemstvos, ces centres de self-government local créés par le tsar Alexandre II, amputés mais non supprimés par la successeur, qui ont donné une multitude de médecins (Tchekhov), d’infirmiers, d’instituteurs, de paysans instruits, et toute la culture de la Russie des années 1905-1917, ne correspond pas à ce schéma simplificateur. Comme le révolutionnaire professionnel bolchevique n’est pas, n’en déplaise à Pipes, l’apogée de ce modèle mythique de la pensée russe qu’est l’«intelligentsia».

Martin Malia, le plus subtil des historiens américains de la Russie, parlait de l’énigme russe. Elle subsiste pour l’Occident d’aujourd’hui. Elle a inspiré des pamphlets venimeux comme des apologies de thuriféraires. Elle est autant notre problème que celui de la Russie. Parce que la Russie, que Pierre le Grand a définitivement tournée vers l’Europe8, mais par des méthodes qui n’avaient rien à voir avec celles de l’Europe ou de l’Amérique (sauf que la Russie s’est débarrassée pacifiquement du servage en 1861, alors qu’il a fallu une guerre civile atroce pour en finir avec l’esclavage aux Etats-Unis) est pour nous un Autre proche, plus difficile à admettre que le Persan de Montesquieu. L’historien Pipes semble ne pas voir que les plus grands fruits intellectuels de cette Russie des années 1860-1890 n’étaient pas la soumission à l’utilitarisme, et les penseurs radicaux dont le plus subtil et provocateur était Pisarev, mais bien Dostoïevski et Tolstoï. Ni l’un ni l’autre n’appartenait à l’intelligentsia. Il y a là une véritable cécité, qu’il n’est pas le seul, loin de là, à partager. C’était également celle d’Isaiah Berlin dans son beau livre Penseurs russes . La Russie était, disait-il, un «Janus bifrons». Mais le regard de biais n’aperçoit qu’une seule face.

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