décès

Rutger Hauer, la dernière larme dans la pluie

L'acteur du robot humanoïde de «Blade Runner» est décédé à l'âge de 75 ans, en cette année 2019, qui est celle durant laquelle se déroule le film. Il y restera associé à jamais, pour l'un des plus beaux monologues du cinéma

«J’ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l’épaule d’Orion. J’ai vu des rayons fabuleux, des rayons C briller dans l’ombre de la porte de Tannhäuser. Tous ces moments se perdront dans le temps. Comme les larmes dans la pluie… Il est temps de mourir.»

On ne peut décemment pas rendre hommage à Rutger Hauer sans citer, in extenso, l’un des plus beaux monologues de l’histoire du cinéma. Dans Blade Runner en 1982, sous la direction de Ridley Scott, l’acteur incarne le réplicant Roy Batty, robot humanoïde qui a conduit une petite escouade à revenir sur Terre, dans cette Los Angeles perpétuellement pluvieuse, afin de retrouver leur créateur et éviter le retrait, c’est-à-dire la mort. Sa quête a conduit à ce monologue sur le toit d’un bâtiment après une bataille avec Deckard (Harrison Ford), le chasseur (ambigu?) de réplicants, qui gagne le combat – mais Roy Batty l’a sauvé d’une chute. Ces mots sont soufflés sous la pluie, avec la musique de Vangelis comme arc-boutant.

Certains fans du film ont été surpris d’apprendre, plus tard, à la faveur de témoignages sérieux – notamment du scénariste David Webb Peoples – que cet acteur à la blondeur glamour, un peu pub de shampooing, avait écrit le fameux texte.

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Venu des Pays-Bas

Rutger Hauer, c’était d’abord la filière néerlandaise, dans les cales de Paul Verhoeven. Né en 1944 aux Pays-Bas dans un milieu de théâtre, il se fait remarquer dans Turkish Delight, du cinéaste qui donnera Basic Instinct. Déplacement aux États-Unis en 1981, pour un film avec Silvester Stallone (on est entre gros bras), Les Faucons de la nuit. Si la mémoire des cinéphiles retiendra avant tout Blade Runner, l’acteur a pourtant travaillé avec quelques grandes signatures, dont Sam Peckinpah (Osterman week-end) et Richard Donner (LadyHawke, la femme de la nuit). À propos de Moyen-Âge fantastique – ou pas –, il a retrouvé le compatriote Paul Verhoeven dans La Chair et le sang.

Militant écologiste, actif pour la relève du cinéma dans son pays, il a multiplié les apparitions, aussi dans des films d’animations, durant les années 2000 et 2010. Sa dernière en date est dans le film de Jacques Audiard Les Frères Sisters.

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«Blade Runner» n’aurait pas été le même sans lui

Et puis reste Blade Runner. Le génie visuel de Ridley Scott, qui a utilisé la plastique musculeuse et élastique du Hollandais volant pour en faire un robot infiniment corporel, c’est-à-dire peut-être humain. L’acteur semble s’être glissé dans le rôle avec une aisance immense, incarnant le reflet blond du brunâtre Deckard.

On peut hasarder que Blade Runner n’aurait pas été ce qu’il est sans Rutger Hauer, sa violence brute durant les rencontres des réplicants avec leurs concepteurs, puis sa déchirante mélancolie sur le toit.

Alors que sort ce mercredi en Suisse romande Yves, la poilante farce de Benoît Forgeard sur les défis d’un frigo vraiment très intelligent, le réplicant Roy Batty, du lointain de 1982, porte toujours, et portera longtemps, la complainte du robot qui a dépassé son créateur (comme Yves), mais qui se désespère de son abandon – au fond, la même désespérance que celle de la créature de Frankenstein. Nul autre que Rutger Hauer pouvait porter ces mots-là.

Allez, on les répète?

«J’ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l’épaule d’Orion. J’ai vu des rayons fabuleux, des rayons C briller dans l’ombre de la porte de Tannhäuser. Tous ces moments se perdront dans le temps. Comme les larmes dans la pluie…

Il est temps de mourir.»


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