C'est une histoire embrouillée où se croisent la conseillère fédérale Ruth Dreifuss, un vieux monsieur immensément riche qui n'a peut-être plus toute sa tête mais qui a amassé une impressionnante collection de tableaux, et, évidemment, beaucoup d'avocats – tout cela entre Monaco, Genève, Zurich et Vaduz.

Où atterriront donc les tableaux? Au profit de qui? Les tribunaux trancheront un conflit dont l'issue aura évidement des retombées financières, fiscales et culturelles importantes. Dernier épisode d'un venimeux conflit autour des diverses fondations qui contrôlent la collection d'art du médecin allemand Gustav Rau, estimée entre 500 millions et un milliard de francs: le dépôt d'une dénonciation pénale pour abus d'autorité auprès du Ministère public de la Confédération. Sont visées rien moins que les têtes du Département fédéral de l'Intérieur, Ruth Dreifuss bien sûr, mais aussi Claudia Kaufmann, sa secrétaire générale, et Bruno Ferrari-Visca, secrétaire général suppléant. Ils n'auraient pas su prendre les mesures qui s'imposaient, en tant que responsables de la surveillance des fondations du Dr Rau, pour éviter que les tableaux ne quittent la Suisse dans des conditions surprenantes.

Fils d'un industriel allemand, Gustav Rau, né en 1922, hérite d'une fortune colossale à la mort de son père. Il vend alors les usines paternelles, devient médecin, fonde un hôpital au Zaïre et constitue peu à peu une immense collection de tableaux de toutes époques. En 1993, il décide de se retirer à Monaco pour d'évidentes raisons – à sa mort, alors qu'il est célibataire et sans enfants, le fisc allemand lui prendrait la moitié de sa fortune.

Il crée quatre fondations, trois en Suisse et une au Liechtenstein, cette dernière étant dotée de l'essentiel de sa collection. Le but de ces fondations est de contribuer à des projets d'aide au développement.

C'est à partir de 1997 que les choses se compliquent, quand la police monégasque constate le comportement extravagant du Dr Rau sur la voie publique. Une maladie dégénérative du cerveau est diagnostiquée et la justice de la Principauté le place sous tutelle en 1998.

La dénonciation pénale – dont l'efficacité prévisible est au demeurant plus médiatique ou politique que juridique – émane du curateur de l'une des fondations concernées, l'avocat zurichois Stephan Eschmann, défendu par des poids lourds du barreau genevois, le cabinet de Me Pierre Lalive, spécialiste mondialement connu du droit international privé et du droit de l'art, ainsi que Mes Dominique Poncet et Robert Assael.

L'administration et la ministre, expliquent en substance les dénonciateurs, ont manqué à leurs devoirs. Ils avaient pourtant reconnu le danger. Des mesures avaient été prises pour écarter certains membres des fondations – dont la «dame de confiance» du Dr Rau, visée par une autre plainte pénale pour la disparition d'une soixantaine d'objets d'arts – suspectés de vouloir mettre la main sur le pactole du Dr Rau. Et puis, Berne a laissé partir au Japon, puis à Paris les tableaux dont une partie des œuvres se trouve actuellement à Rotterdam. La Confédération a fini par faire volte-face, à la fin de l'année dernière, et donner «la clé du trésor», dit Me Teresa Giovannini, de l'étude Lalive, à des personnages de l'entourage du Dr Rau auxquels le Département fédéral de l'Intérieur a fini par retirer sa confiance, tant les conflits d'intérêts étaient avérés.

Berne serait donc responsable de la soustraction d'un précieux patrimoine qui risque de ne jamais revenir en Suisse. Deux des trois fondations suisses, toujours selon les dénonciateurs, n'ont jamais consenti à ce que les toiles quittent le pays, mais le Département fédéral de l'intérieur est parti de l'idée que les œuvres, du moins une part importante de celles-ci, étaient la propriété personnelle de Dr Rau et non de ses fondations. «Seule la justice peut en décider, non l'administration. Il s'agit d'un dysfonctionnement grave des institutions», estime Mes Giovannini et Assael.

Le secrétaire général adjoint du DFI, Bruno Ferrari-Visca, répond que la propriété de ces œuvres est en réalité contestée et que l'administration était dans son bon droit d'agir comme elle l'a fait. Qu'elle a d'ailleurs révoqué les trois personnes qui posaient un réel problème et qu'elle a désormais mis en place une équipe fiable à la tête des fondations – en particulier l'avocat de ces personnes, proteste Me Giovannini. Au surplus, le Tribunal fédéral a lui-même reconnu l'intérêt public prépondérant à ce que ces œuvres puissent être exposées à l'étranger.

Pourquoi donc avoir, à partir de la fin 2000, décidé de révoquer le curateur et les mesures de protection prises précédemment? Essentiellement parce qu'il est apparu que le Dr Rau, d'abord jugé incapable de discernement, était redevenu apte à gérer ses affaires, explique Bruno Ferrari-Visca.

Les opinions divergent cependant du tout au tout sur l'ampleur de la maladie dégénérative dont souffre le Dr Rau. La justice de la Principauté, qui a statué la première, considère Rau comme incapable de discernement. Celui-ci l'était aussi aux yeux du Tribunal fédéral en 1999. Il a en revanche paru capable de gérer ses affaires pour la justice de Baden-Baden, en Allemagne – où l'on ne serait pas mécontent d'avoir la succession du Dr Rau –, et la justice zurichoise vient de reconnaître cette décision. Plaisante justice qu'une rivière borne…