CINEMA

Ruth Waldburger: «Je ne suis pas là pour que Godard m'aime!»

La productrice zurichoise Ruth Waldburger sort «1 Journée» de Jacob Berger mercredi. Rencontre avec une icône.

Pour toutes les femmes alémaniques, même les moins cinéphiles, la productrice zurichoise Ruth Waldburger, patronne des maisons Vega Film à Zurich et Avventura Film à Paris, est une icône. Un modèle de femme qui se distingue depuis plus de vingt ans par sa pugnacité. Mais son activité, et ses goûts personnels, la porte plutôt vers les cinéastes francophones. Qu'ils soient Romands, comme Alain Klarer - dont L'air du crime en 1984 fut son premier film en tant que productrice -, Jacob Berger, Anne-Marie Miéville ou Jean-Luc Godard - avec lequel elle collabore pour la dixième fois. Ou qu'ils soient Français comme Philippe Garrel, Noémie Lvovsky, Nicole Garcia ou Alain Resnais dont elle a coproduit Smoking/No Smoking, On connaît la chanson et Pas sur la bouche. Autant dire qu'en terme de goût sûr et d'expérience, Ruth Waldburger n'a pas d'équivalent en Suisse.

Son année 2008 elle-même n'a pas d'équivalent: outre le projet Godard, elle prépare une demi-douzaine de films. Et elle sort, mercredi, le très beau troisième long-métrage de Jacob Berger (1 Journée, sur lequel nous reviendrons mercredi). L'occasion d'aller enfin à sa rencontre, alors que s'ouvrent, aujourd'hui même à Soleure, les Journées du cinéma suisse.

Le Temps: Comment vous sentez-vous quand un de vos films sort, tel «1 Journée» de Jacob Berger mercredi?

Ruth Waldburger: Très bien. J'adore 1 Journée et je suis très heureuse qu'il sorte finalement. J'étais restée sur le sentiment un peu triste de sa première à Locarno: la pluie s'était mise à tomber dès le début de la projection sur la Piazza Grande.

- Une grande part de votre actualité concerne des films francophones. D'où vient cette inclination?

- J'ai toujours produit des films francophones. Je suis entrée dans le cinéma en travaillant comme régisseur (ndr. responsable de plateau) en Suisse romande. C'était en 1978, sur Messidor d'Alain Tanner. J'ai ensuite exercé la même activité sur Passion de Jean-Luc Godard. Avec le temps, j'ai produit davantage de films en français que dans ma langue maternelle.

- Pourquoi?

- Parce que ça correspond à mon tempérament. J'ai toujours adoré travailler avec les francophones. Davantage qu'avec les italophones, les anglophones et, en toute dernière position, les germanophones. En Suisse alémanique, j'ai essentiellement tenté de faire des films comiques populaires, comme Katzendiebe ou Micmac à la Havane, mais comme tout le monde s'y est mis, je préfère passer à autre chose.

- Comment êtes-vous entrée en contact avec la Suisse romande?

- Je suis née en Appenzell. Mais mon père, qui était photographe, m'a souvent emmenée en Suisse romande quand j'étais petite. Au moins trois fois par année. Il connaissait bien les vignerons, avait des amis. C'est là qu'est née mon affinité avec la Suisse romande, son sens de la fête et ses gens si sympathiques. Ce sont des choses qui ne s'expliquent pas. Des choses très profondément enfouies dans mon cœur.

- Avez-vous dû beaucoup vous battre pour vous imposer dans ce milieu essentiellement masculin?

- Un petit peu au début, quand j'étais régisseuse. Certains techniciens détestaient voir une femme régisseur. Mais c'était il y a trente ans. Aujourd'hui, je n'y pense plus jamais.

- Et le fait d'être Appenzelloise dans un milieu francophone?

- J'aime bien ça: ça cache mon jeu. Au début, tout le monde rigole; ensuite, ils sont étonnés.

- Dans le milieu, on dit qu'il ne fait pas bon vous avoir comme ennemie.

- Ah bon? Mais je n'ai pas d'ennemis. La seule chose que je puisse avouer, c'est que je suis une Appenzelloise typique, c'est-à-dire capable d'être très sarcastique et plutôt directe. Mais je ne me bats contre personne. Avec les cinéastes, mon rôle de productrice est d'être critique et de mettre le doigt sur les points faibles. Ce n'est sans doute pas toujours très agréable à vivre pour eux. Les cinéastes ont souvent besoin d'entendre des encouragements, alors qu'il m'arrive souvent d'avoir à leur annoncer de mauvaises nouvelles. Tout va bien quand Berne dit oui. Mais quand Berne dit non...

- Berne est-il le souci principal?

- Ce n'est qu'un exemple! J'ai produit beaucoup de films sans l'argent de Berne, comme Les Choristes de Christophe Barratier. Et Johnny Suede de Tom DiCillo, qui a remporté le Léopard d'or à Locarno en 1991, était lui un film 100% suisse financé uniquement par ma société Vega et des banques.

- Avez-vous traversé comme tous les producteurs suisses, même Samir en ce moment (lire page 2), des périodes difficiles?

- J'ai mangé mon pain noir, comme tous les autres. Et j'ai appris à éviter un peu mieux ces périodes. Je dis par exemple aux gens qui se lancent dans leur premier film de commencer par un projet modeste. Il est inutile de chercher 4 millions de francs pendant trois ans pour finalement échouer. Je fais confiance à mon réalisme: si je pense que c'est possible, c'est que c'est possible. Je ne rêve pas. Par exemple, je suis assez étonnée que personne en Suisse romande, à part peut-être Jean-Stéphane Bron avec Mon frère se marie, n'essaie de monter une comédie comme celles qui se font en Suisse alémanique. On dit que la Suisse romande est trop petite pour ça. C'est faux: Les petites fugues ont bien marché. Elles ont même rayonné dans le monde entier.

- D'une certaine manière, vous rejoignez Nicolas Bideau, le fonctionnaire fédéral en charge du cinéma, dans son désir de films populaires et de qualité...

- Je n'entre pas dans ce débat. J'observe simplement qu'il existe beaucoup de caractéristiques et de thèmes romands qui pourraient donner lieu à de bonnes comédies. Celles que j'ai produites en Suisse alémaniques m'ont permis de monter des films d'auteur plus exigeants. Le meilleur moyen de maintenir une économie et une philosophie saine, au sein de ma société, c'est de préserver cet équilibre entre les films dits difficiles et ceux, plus faciles, qui permettent de les produire.

- Cette année, vous retrouvez un cinéaste qui échappe, par sa stature, à cette logique: Jean-Luc Godard. Le tournage a-t-il déjà commencé?

- Il commencera vraiment en février. Il s'agira d'un processus très lent, qui s'étalera sur toute l'année. Jean-Luc Godard n'aime pas avoir trop de monde sur son plateau, alors il répartit le travail sur l'année.

- Après neuf films ensemble, depuis «Soigne ta droite» en 1987, vous aime-t-il assez pour que vous ayez accès libre sur son plateau?

- Je ne suis pas là pour qu'il m'aime! Il a dit un jour: «Je préfère me bagarrer avec quelqu'un que je connais depuis vingt ans plutôt qu'avec une nouvelle personne.»

- Que pouvez-vous dire du film?

- Je préfère garder le secret. Sinon qu'il s'intitule Socialisme et qu'il sera probablement à Cannes en 2010.

- Nicolas Bideau a systématisé le fait que, quand un producteur demande plus de 500000 francs, il doit aller défendre son projet à Berne avec son scénariste et son réalisateur. Avez-vous dû imposer cette règle à Jean-Luc Godard?

- J'ai cherché à lui éviter ça en ne demandant que 490000 francs... Je le regrette parce que Jean-Luc m'a dit ensuite qu'il aurait bien aimé voir cette commission! J'ai voulu le préserver et c'est dommage.

- Nicolas Bideau a-t-il eu tort de systématiser cette règle?

- Non. Il a eu raison. Elle est intéressante pour les auteurs. Un peu moins pour les producteurs qui doivent, à chaque fois, répondre à la même question: «Combien d'entrées allez-vous faire avec ce film?» La Suisse est le seul pays au monde où on pose cette question absurde: si on pouvait savoir combien de spectateurs un film va attirer, la grande majorité ne seraient jamais produits. J'aimerais vraiment que cette question disparaisse du protocole. Pour le reste, Nicolas Bideau a, de mon point de vue et au-delà de ses défauts de communicateur, rendu le travail plus facile que son prédécesseur.

- Pourquoi Jean-Luc Godard a-t-il souhaité un film 100% suisse?

- Pour être libre. Et la liberté est une chose que la Suisse peut offrir davantage que la France. A Paris, vous arrivez à faire en une journée la moitié de ce que vous pouvez faire ici: tout fonctionne en Suisse.

- Le cinéma suisse se professionnalise-t-il d'année en année?

-Je dirais que ça ne s'améliore pas...

- Pour quelle raison?

- Il y a sans doute trop de producteurs et de réalisateurs pour un si petit pays.

- Les films que vous produisez sont-ils à la hauteur des rêves de cinéma que vous aviez à 20 ans?

- Disons plutôt que je cherche à produire des films qu'on regardera encore dans vingt ans.

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