Reportage

Au Rwanda, entre boom culturel et art du pardon

Un quart de siècle après le génocide, Kigali renaît de ses cendres. En marge d’une économie dynamique, l’art bouillonne dans cette capitale reliftée. De la reconstruction à la création, on parle d’art, de mode, de cinéma et de pardon. Reportage

Le chauffeur hésite. Le tarif sera fixé à 700 francs rwandais, soit 75 centimes suisses. Un brin crispé à l’arrière du moto-taxi délabré, on dévale à tombeau ouvert une colline de Kigali. Virage sec dans une ruelle fraîchement goudronnée, résultat d’un umuganda récent. Ces travaux communautaires obligatoires se tiennent le dernier samedi du mois. Autour d’une pelle, les habitants retroussent leurs manches par intérêt général. Les freins crissent enfin devant le centre d’art Inema. Sur la façade de la demeure bariolée, le portrait souriant du président Paul Kagame. Juste dessous, il est écrit: «Nous voulons rendre le Rwanda méconnaissable à ceux qui nous définissent par notre histoire tragique. Le futur que nous construisons est celui que les Rwandais méritent.»

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Dans le jardin, Emmanuel Nkuranga, cofondateur du lieu avec son frère Innocent, boit sa Primus, la bière nationale brassée à Gisenyi, au bord du lac Kivu. Autodidacte, l’artiste rwandais est né en Ouganda. Revenu au pays, il accueille depuis 2012 une dizaine d’artistes africains en résidence. Chaque jeudi soir, des happy few se retrouvent pour une happy hour devenue incontournable. Cet espace culturel, en marge de sa galerie d’art et de son café branché, héberge aussi des cours de danse et de musique africaine destinés aux enfants du quartier. Avec près de 7000 visiteurs par année à Inema, le bouche-à-oreille attise la curiosité de collectionneurs étrangers de passage dans la capitale. Souvent des vacanciers. «Les yeux se tournent vers nous, explique Emmanuel Nkuranga. A nous de surfer sur la vague et de contacter les musées à l’étranger pour promouvoir nos artistes.»

Le pays des mille pardons

Dans ce pays où 800 000 personnes ont été tuées en 100 jours, chaque génération évolue à son rythme. Pour certains, l’art a été la meilleure des thérapies. Vivre ensemble après un tel carnage demandait une solution radicale: le pardon. Le gouvernement et son président actuel, Paul Kagame, ont construit pièce par pièce le nouveau puzzle de ce pays meurtri. Ainsi, le mot «ethnie» a été banni du vocabulaire. Feu les Tutsis, feu les Hutus: «Nous sommes uniquement Rwandais», clame-t-on à l’unisson.

Au bord de la piscine de l’hôtel Serena, Dida, 32 ans et artiste multifacette, sirote une limonade. Dans l’équipe de production du concert de Stromae à Kigali, l’actrice enchaîne comme directrice de casting sur le tournage de Petit Pays, l’adaptation de l’œuvre éponyme de Gaël Faye, lauréate du Goncourt des Lycéens. Et comme la radio pénètre dans tous les foyers de campagne, Dida recueille les témoignages d’adolescents qu’elle met en scène pour des émissions radiophoniques. Les thèmes oscillent entre la solidarité et la violence domestique.

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«J’avais 7 ans lors du génocide, se rappelle-t-elle. J’ai perdu huit membres de ma famille. Les survivants erraient comme des âmes mortes. Il fallait reconstruire le pays et se reconstruire. Durant mon adolescence, j’écrivais des lettres à ma mère, c’était ma thérapie. J’écoutais aussi les discours de Paul Kagame à la radio. Il m’a appris à devenir indépendante grâce à ses adages: «Ne tends pas la main pour être nourrie» ou: «Si tu te perds toi-même, personne ne va te retrouver.»

Laboratoire créatif

A l’école secondaire, Dida a rejoint un atelier de théâtre mis en place par Never Again Rwanda (NAR), une plateforme qui permet aux survivants d’entamer un travail de réconciliation. «Le défi, pour moi, était d’incarner le rôle d’une personne qui pardonne. Mais qui pardonne-t-on au juste? Je n’avais pas encore fait ce travail personnel.» Figure majeure d’une scène artistique presque inexistante jusqu’en 2008, Dida admire sa ville transformée en laboratoire créatif. «On se connaît tous et on s’entraide. J’aime voir la nouvelle génération d’artistes s’affranchir de nos douleurs passées.»

Sur une terrasse ombragée de Nyarugenge, Alice Kayibanda, 43 ans, photographe et mère de deux enfants, est également séduite par l’insouciance de la génération post-génocide. «Ils n’ont pas le même bagage que nous. Je les croise sur des événements. Ils s’amusent et m’appellent la maman qui prend des photos, rigole cette autre survivante. Mon père, photographe amateur, immortalisait ma famille. Ses photos ont été détruites durant le génocide. On a perdu les images de nos parents tués.»

Ellipse. Nous sommes en 2012. Sans trop savoir pourquoi, Alice se met à titiller l’objectif et cumule des mandats pour des médias étrangers comme Das Magazin. Le déclic passe par le clic. Timide, elle n’osait aborder les inconnus: «De quel côté avaient-ils pu être en 1994? Un jour, j’ai été attirée par le visage d’un homme âgé. Lors de la séance photo, sa tristesse s’est révélée, cet ancien prisonnier a confessé sa lâcheté et la tristesse de ses enfants qui vivent dans la honte.» En vingt-cinq ans, le pays passe d’une période sombre à la lumière.

Techniques anciennes

Alice, elle, choisit le noir et blanc. Elle pointe du doigt le feuillage des arbres qui foisonne dans un jardin public et se justifie. «Depuis mon retour au Rwanda en 2001, je ne supporte plus ce vert omniprésent. Il m’emplit de mélancolie. J’ai donc ôté la couleur de mes photos.» Repérée par une résidence d’artistes en Caroline du Nord, elle vient d’y présenter une série de portraits. «Une exposition qui se prolongera en Chine», conclut-elle, heureuse.

De son côté, Nathalie Bonte, Belgo-Rwandaise de 35 ans, a choisi de vivre à Kigali en 2014. «Le pays avance à pas de géant, c’est très stimulant, explique-t-elle. On peut facilement y créer son entreprise.» Propriétaire du restaurant Poivre Noir, la blogueuse alimente aussi l’Instagram de Jolitropisme. Son site déniche des pépites et met à l’honneur des créateurs. Certains revisitent les tissus kitenge, comme Alexander Bell Nshimiyimana, d’autres s’approprient les techniques anciennes pour créer des bijoux en perles et sisal. «Les touristes viennent au Rwanda pour les gorilles, les parcs naturels, le lac Kivu, précise la glaneuse poétique. Mais le voyageur sera surpris par l’effervescence culturelle de ce pays en reconstruction.»

Dans le design, par exemple. Linda Mukangoga a choisi de s’établir en Afrique de l’Est il y a quatre ans. Fondatrice et styliste de Haute Baso, cette Américaine d’origine rwandaise lance sa marque avec 200 dollars américains en poche. Futée, elle profite de la visibilité gratuite des réseaux sociaux pour se faire un nom. Son défi? Cibler une classe moyenne émergente. «Ici, les gens ont leur propre couturier qui reproduit des modèles sur la base de photos, expose-t-elle. Moi, je leur propose du prêt-à-porter en revisitant les imigongo, ces motifs géométriques traditionnels. Et ça cartonne!»

Soutien de la DDC

Les cinéastes sont aussi repérés. En février dernier, le Rwandais Joël Karekezi recevait l’Etalon d’or de Yennenga pour son film La Miséricorde de la jungle au Fespaco – Festival panafricain du film et de la télévision de Ouagadougou. A Cannes, c’est la Suissesse d’origine rwandaise Kantarama Gahigiri qui attisait la curiosité des professionnels en pitchant son nouveau projet, Tanzanite. «En novembre, Kivu Ruhorahoza, intrigué par le Brexit, présentera son documentaire EUROPA – Based on a True Story en compétition à l’IDFA (International Documentary Filmfestival Amsterdam)», complète sa coproductrice zurichoise, Simone Späni.

En 2018, Samuel Ishimwe Karemangingo était déjà récompensé à la Berlinale par le Prix du jury pour Imfura et Philbert Aimé Mbabazi Sharangabo par le Grand Prix au Festival du court métrage d’Oberhausen. Les deux ont obtenu une bourse de la Direction du développement et de la coopération (DDC) pour un cursus d’études à la HEAD (Haute Ecole d’art et de design de Genève). «Il n’existe pas de formation en cinéma de longue durée au Rwanda», précise Béatrice Meyer. La directrice régionale de la DDC poursuit: «Ce soutien leur a permis de côtoyer des professionnels internationaux et de canaliser leur créativité innée.» Ravie de ces retombées positives, la DDC aide aussi la compagnie de danse contemporaine Amizero du chorégraphe et metteur en scène Wesley Ruzibiza.


Kantarama Gahigiri, envol d’une cinéaste métissée

Sélectionnée pour le projet 5x5x5 du festival international du court métrage de Winterthour, l’Helvético-Rwandaise se lance un défi: réaliser un film en cinq semaines et promouvoir un cinéma affranchi

Rencontrée entre deux trains, Kantarama Gahigiri rejoint, de l’autre côté de la Sarine, un pool de cinq réalisateurs issus de cinq nationalités africaines. «L’occasion de s’affranchir des clichés comme celui de penser que l’Afrique n’est qu’un pays», rigole la Suissesse d’origine rwandaise. L’occasion aussi de dissocier le génocide du Rwanda. «C’était il y a vingt-cinq ans, dit-elle. En tant qu’artiste, on a le droit de parler d’autre chose.»

2019, une année stimulante pour l’entrepreneuse qui mène sa barque entre le Rwanda, l’Ouganda et le Kenya. Elle planche notamment sur l’écriture de Tanzanite, son deuxième long métrage. Le programme d’aide au développement de films originaires des pays émergents, la Fabrique cinéma de l’Institut français, se laisse séduire par cet ovni et l’invite en mai dernier au Festival de Cannes. «C’est un thriller afro-futuriste, insolent, pour ne pas dire loufoque que je voudrais tourner dans la mégalopole de Nairobi», s’est-elle entendue répéter à une soixantaine de potentiels partenaires pendant dix jours.

Au royaume du système D

Kantarama fonce. «J’ai grandi à Genève, puis vécu aux Etats-Unis avec des incursions en Afrique. Enfant, je rendais visite à ma famille au Rwanda. Jusqu’au génocide contre les Tutsis. J’y suis retournée en 1996. J’ai été choquée par ce que je n’ai pas retrouvé, soit mes amis et une partie de ma famille, tous tués.» Par réaction, elle choisit de s’éloigner de ses racines et s’emmure dans le silence: «Comme j’étais en Suisse pendant le massacre, ma souffrance ne me paraissait pas légitime.» Basée à Genève, elle cosigne avec Fred Baillif Tapis rouge, son premier long métrage, et sillonne les festivals. Enfin, dès 2014, elle retourne à Kigali: «J’y trouve une énergie de dingue et rencontre des artistes qui m’inspirent. Aujourd’hui, le Rwanda est devenu une success-story.»

Côté cinéma, tout reste à construire. Les étrangers affluent à la fin des années 1990 avec des documentaires et fictions sur le génocide. De jeunes autodidactes se forment sur ces tournages. «Il n’y a pas de véritable école de cinéma, mais la volonté d’apprendre est bien là.» Kantarama apporte sa pierre à l’édifice. En marge de master class qu’elle donne, elle supervise la réalisation d’une série web de douze épisodes signée par des ados. Elle collabore aussi avec le Rwandais Joël Karekezi sur La Miséricorde de la jungle, qui rafle, en mars dernier, l’Etalon d’or de Yennenga au Fespaco: «La cérémonie de clôture se tenait dans un stade de foot de Ouagadougou, en plein cagnard. La foule s’est déchaînée à l’annonce du palmarès. On se croyait à la finale de la Coupe d’Afrique!»

Solution intérieure

Le cinéma ne fait pas partie de la culture rwandaise, contrairement à celle du Burkina Faso. Mais des séries en langue kinyarwanda voient le jour sur les chaînes locales, des sitcoms à grand succès. «Ce n’est pas du cinéma», s’enflamme Kantarama. Si les rares salles de la capitale passent en boucle des blockbusters, des projections de films expérimentaux attirent des curieux dans des espaces improvisés.

Son film d’anticipation Tanzanite, coécrit avec Kivu Ruhorahoza, se projette dans une Afrique de l’Est en 2040, avec une folle course poursuite entre des milices privées et des policiers corrompus. Tous recherchent avec avidité cette pierre précieuse, la tanzanite, plus rare que le diamant puisqu’on ne la trouve qu’aux alentours du Kilimandjaro. Afin de sauver sa communauté en danger, une détective veut la récupérer. Y lit-on la crainte de voir les matières premières s’échapper d’Afrique? «Cette région possède assez de ressources pour s’en sortir seule. Cessons de remettre la faute sur la colonisation. La solution ne viendra pas de l’extérieur mais de soi.» Le Rwanda, un exemple à suivre pour le continent? Elle répond, convaincue: «Le président défend un projet de société que la population a accepté de suivre. Et aujourd’hui, nous sommes fiers de notre pays.»

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