histoire

Rwanda, le jour où les voisins sont devenus des tueurs

Deux livres reviennent sur le génocide des Tutsis, ses signes avant-coureurs, ses auteurs et ses spécificités. Ils touchent à l’énigme qui nous hante depuis vingt ans: pourquoi, alors que les liens entre communautés ethniques avaient résisté à tout, ce déchaînement soudain de haine et de violence?

Rwanda, 1994, ce moment où les voisins se sont transformés en tueurs

Deux livres reviennent sur le génocide des Tutsis, touchant à une énigme qui nous hante depuis vingt ans: pourquoi, alors que les liens entre communautés ethniques avaient résisté à tout, ce déchaînement soudain de haine et de violence?

Genre: Histoire
Qui ? Hélène Dumas
Titre: Le Génocide au village. Le massacre des Tutsis au Rwanda
Chez qui ? Seuil, 364 p.

Genre: Récit
Qui ? Colette Braeckman
Titre: Rwanda. Mille collines, mille douleurs
Chez qui ? Nevicata, collection L’âme des peuples, 94 p.

Entre le 7 avril et le 17 juillet 1994, 800 000 à 900 000 personnes ont été massacrées au Rwanda, la plus grande partie dans les premières semaines. Ce génocide visait avant tout les membres de l’ethnie tutsie, plus un certain nombre de Hutus assez courageux pour tenter de s’y opposer ou opposants connus. Au-delà de l’horreur suscitée par les seuls chiffres, la rapidité d’exécution sidère: pour aller si vite, avec des moyens en grande partie artisanaux, il a fallu que tous ou presque s’y mettent. C’est la première interrogation. La seconde porte sur la genèse – la fabrique, pourrait-on dire – de la haine qui a rendu ce déchaînement possible. Car c’est désormais amplement établi: il n’y avait rien d’ancestral, d’atavique ou de fatal dans cette abomination.

Une abondante littérature a déjà été consacrée à ces questions. Deux ouvrages parus récemment les reprennent, dans deux démarches que tout oppose. Dans Le Génocide au village, la chercheuse Hélène Dumas s’efforce, par une enquête de grande proximité, de déchiffrer le renversement brutal de toutes les valeurs opéré par le génocide. La journaliste Colette Braeckman, elle, revisite sa carrière à la recherche des signes non discernés, des causes proches et lointaines du drame. Elle s’intéresse également à la suite: le Rwanda d’aujourd’hui, son redressement économique, son effort pour juger les coupables, ses silences et ses abandons. Alors que le premier ouvrage suppose une certaine connaissance du sujet de la part du lecteur, le second constitue à la fois une excellente introduction à la problématique et l’occasion de la revisiter avec le regard intelligent d’une connaisseuse.

Le «village» auquel s’est intéressée Hélène Dumas, la commune essentiellement agricole de Shyorongi, compte au début de 1994 quelque 50 000 habitants, dont 5000 Tutsis qui, à raison de deux sur trois, ne verront pas la fin de l’année. Banale, elle présente la caractéristique d’être relativement près du front. L’occasion de souligner que, comme les autres génocides du XXe siècle, celui-ci s’inscrit dans la brutalisation plus générale d’une guerre, celle qui oppose depuis 1990 les expatriés, en majorité tutsis, du Front patriotique rwandais aux forces d’un gouvernement organisé sur la préférence ethnique des Hutus.

Ce conflit prend également une place importante dans le récit de Colette Braeckman, qui en cherche les racines dans les rivalités léguées par la tactique de préférence raciale des colons belges – d’abord en faveur des Tutsis, supposés génétiquement plus proches des Blancs donc évidemment supérieurs, puis pour les Hutus, majoritaires et, espérait-on, plus dociles.

Cette politique raciste, toutefois, n’a pas suffi pour rompre les riches liens tissés entre les deux groupes au fil de nombreux mariages et de la solidarité entre voisins. Cette dernière, montre Hélène Dumas, résiste aux vagues de massacres récurrents depuis la révolution nationale de 1959. A toutes ces occasions, se rappellent les témoins, les Tutsis ont trouvé refuge et assistance chez leurs voisins hutus. En 1994, ils n’ont pas compris d’emblée que tout avait changé, le nombre de fugitifs dénoncés par ceux chez qui ils avaient espéré se cacher en témoigne, comme la sidération qu’évoquent encore aujourd’hui les survivants quand ils racontent comment leurs proches sont devenus leurs assassins.

Ce retournement est le fait d’une propagande qui ravale les Tutsis au rang d’insectes dangereux, et les assimile aux soldats du FPR, soupçonnés de détenir des pouvoirs surnaturels et de s’adonner au cannibalisme. Il s’appuie aussi sur l’embrigadement des jeunes Hutus dans les milices Interahamwe, dont les «barrières» quadrillent le pays et qui s’efforcent, au besoin par la menace, d’associer les autorités civiles à leur action. Mais cet encadrement suffit-il pour expliquer le zèle avec lequel les voisins mettent leurs connaissances au service du génocide, indiquant les cachettes possibles et les lieux où se débarrasser plus facilement de dizaines de dépouilles, assouvissant leurs vengeances ou leur sadisme personnels? L’énigme subsiste.

Aujourd’hui, les voisins sont retournés sur leurs terres. Pour les Tutsis qui ont réussi à survivre, cela signifie vivre parmi leurs anciens bourreaux. Le recours à la justice traditionnelle des gacacas a certes permis d’identifier un grand nombre de ces derniers. Elle a aussi permis aux victimes de faire, devant toute la communauté réunie, le récit de leurs souffrances, d’accuser et de réclamer justice. Ici ou là, un tueur aide à réparer la maison de sa victime, des femmes hutues et tutsies mettent leurs forces en commun pour se tailler un espace dans une société encore très patriarcale.

Mais la souffrance béante demeure et le tissu social est loin d’être réparé. Les membres hutus du FPR, note Colette Braeckman, ont été peu à peu écartés de cercles du pouvoir où se retrouvent essentiellement les anciens exilés tutsis, anglophones et épargnés par les souffrances du génocide. Une croissance soutenue et une soumission à l’autorité toujours plus autocratique du président Kagamé empêchent les tensions d’apparaître au grand jour. Pour le moment.

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Joséphine Kampire

rescapée

citée dans «Le Génocide au village», p. 86

«A la campagne, quand ton mari voyage, ton voisin vient traire ta vache […]. On ne peut plus faire cela»
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