Roman

Rwanda, quand la pitité suisse était dangereuse

Le roman engagé, charge violente contre la coopération suisse au Rwanda, de Lukas Bärfuss paraît en français. Pesant, mais aussi captivant, passionnant dans son exploration des méandres de l’humanitaire

Genre: Roman
Qui ? Lukas Bärfuss
Titre: Cent Jours, cent nuits
Hundert Tage
Langue: Trad. de Bernard Chartreux et Eberhard Spreng
Chez qui ? L’Arche, 224 p.

Lukas Bärfuss est né en 1971. Il a raconté comment, en troisième année d’école, on lui avait présenté le Rwanda. Un petit pays agréablement vallonné, où des paysans travailleurs, modestes et sérieux soignaient de belles vaches aux longues cornes. Une Suisse d’Afrique en somme, où l’aide au développement helvétique menait nombre de projets efficaces.

Bien plus tard, les images du génocide de 1994 le rattrapent. Et c’est en cherchant, dit-il, à faire coïncider l’image d’Epinal avec celles des massacres que ce dramaturge, qui vient d’être placé par le Tages-Anzeiger au rang des «espoirs» parmi les intellectuels qui comptent le plus aujourd’hui en Suisse alémanique, s’est lancé dans la rédaction de son premier roman, Hundert Tage.

Violente charge contre la Direction du développement et de la coopération suisse (DDC), ce roman se veut une dénonciation du soutien, certes passif et naïf et offert involontairement, par ce qu’il appelle «La Direction» aux organisateurs des massacres. Sa publication, en 2008, en Suisse alémanique a soulevé débats et polémiques. On y a vu aussi le retour d’une écriture engagée à la Max Frisch ou à la Dürrenmatt.

Sous le titre Cent Jours, cent nuits, minutieusement traduit par Bernard Chartreux et Eberhard Spreng, ce roman paraît aujour­d’hui en français aux Editions de l’Arche. Il est à la fois lourd d’une démonstration parfois pesante, mais aussi riche d’une véritable puissance narrative – difficile de lâcher une fois qu’on est lancé – et d’une réflexion prenante sur les ressorts de l’engagement.

C’est à une exploration intime des méandres de l’âme d’un coopérant que nous convie Lukas Bärfuss. Son héros, David Hohl, raconte à quelqu’un qui pourrait être Bärfuss lui-même, dans un paysage de neige et devant un plat de tripes – l’auteur ne craint pas les symboles appuyés – comment la Suisse a soigneusement pavé l’enfer rwandais de bonnes intentions; comment il s’est retrouvé pris au piège de ses aspirations à un altruisme héroïque. Comment la pitié n’est pas seulement dangereuse, mais peut aussi être meurtrière.

Un héros en proie au doute

David Hohl n’est pas un personnage particulièrement généreux, ni sympathique, même s’il affirme, au début de son récit, «j’ai cru au bien, je voulais aider les êtres humains, comme tous ceux de la Direction, et pas seulement pour tirer un individu de la misère, mais pour faire avancer l’humanité». A travers l’aide humanitaire, il est en quête de son propre plaisir, même s’il ne le sait pas encore tout à fait. C’est peut-être finalement cette «grande baise», cette «chasse au con féminin» qu’il est venu chercher au Rwanda. Il veut du danger, des émotions qui secouent sa léthargie. Les massacres l’abreuveront de terreur et d’horreurs, l’exaltant et le détruisant tout à la fois.

Dès le début de son périple vers l’Afrique, avant même de prendre l’avion pour rejoindre ce premier poste à l’étranger, on découvre qu’il est venu se mirer dans les yeux de plus malheureux que lui, afin d’y voir briller l’éclat de vertus dont il n’est pas tout à fait certain. Gare à celui qui refuse de refléter docilement son courage et sa générosité. Gare en particulier à Aghate, la jeune Rwandais dont il s’entiche et de qui il n’aura de cesse – jusque sur son lit de mort! – d’obtenir un regard complaisant, qui le rassure de sa valeur.

Son séjour à Kigali s’ouvre sur un ennui administratif complet. Loin du cœur des ténèbres, il navigue entre dossiers bleu et rouge et escapades un peu canailles dans la nuit profonde de la capitale rwandaise. Lukas Bärfuss en profite pour faire le portrait d’expatriés. Il y a là Marianne, travailleuse acharnée, sans famille, sans plus d’attaches en Suisse et qui ne rentre jamais au pays de peur de constater qu’elle n’y a plus sa place. Le petit Paul, marié, qui tente de dompter ses pulsions à force d’application administrative tout en collectionnant les minéraux. Le mystérieux Goldmann aussi, englouti soudain par le pays, dont la disparition est le signe avant-coureur de la guerre à venir. Missland enfin, un paria jouisseur dont le cynisme sera au final plus efficace que toutes les générosités.

Sarabande infernale

Et la tuerie se rapproche alors que l’amour ou plutôt le délire érotique a saisi David. Enfin, il se sent vivre. Mais à quel prix? Boursouflé d’héroïsme et terrifié tout à la fois par son inconscience, il choisit de se tapir dans sa maison de Kigali durant les cent jours du massacre. Il reste, pour qu’il ne soit pas dit qu’il a abandonné la place, ni son «amour», dit-il. Justice, culpabilité, effroi, peur, compromissions, faim, soif, solitude, sentiments et sensations se mêleront alors en une infernale sarabande qui s’invite dans son jardin de Kigali, devenu la scène du roman. Le manège atroce tournera de plus en plus vite pour rejeter un homme «brisé», mais toujours capable, de retour en Suisse, d’engloutir avec appétit un plat de tripes.

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