Culture

Sabina Spielrein, la psychanalyse comme destin

Le film «L'Ame en jeu», qui raconte l'histoire de Sabina Spielrein, révèle un mystère passionnant des débuts de la psychanalyse.

Elle fut réduite au silence par Staline et disparut victime de Hitler, puis son souvenir fut encore occulté. Qu'avait donc Sabina Spielrein de si remarquable pour réapparaître, à travers biographies, films et pièces? Elle était une pionnière de la psychanalyse. On la redécouvre aujourd'hui, notamment à travers L'Ame en jeu (Prendimi l'anima), film de Roberto Faenza actuellement sur les écrans genevois. Mais, déjà en 1977, une correspondance et un journal intime retrouvés à… Genève, dans les caves du Palais Wilson, avaient révélé sa place de chaînon manquant entre Freud et Jung. Vingt-cinq ans plus tard, c'est en authentique héroïne féministe qu'elle revient.

Sabina Spielrein voulait tout: aimer, se marier et enfanter, comme toutes les femmes de son temps, mais aussi étudier et accomplir de grandes choses, comme un homme. C'était beaucoup pour cette juive de Russie née en 1885 à Rostov-sur-le-Don, au bord de la mer Noire. Aînée de cinq enfants d'une famille bourgeoise, elle avait connu une enfance studieuse et appris quatre langues. Mais la discrimination à l'encontre des femmes et des juifs dans la Russie tsariste devait lui barrer le chemin de l'université. A l'adolescence, son désespoir prend la forme de crises d'hystérie qui alarment ses parents. Elle a 19 ans lorsqu'ils l'amènent à Zurich, où elle est admise à l'Hôpital psychiatrique du Burghölzli, en août 1904.

Dans cet établissement dirigé par le professeur Bleuler travaille le jeune Carl Gustav Jung, 29 ans, marié. Sabina Spielrein sera sa première patiente traitée selon la nouvelle méthode enseignée par Freud. Un succès: en 10 mois à peine, elle paraît tirée d'affaire et peut s'inscrire à l'université en médecine. Toujours suivie par Jung, elle se passionne pour la psychanalyse, mais aussi pour son analyste. Celui-ci finit par céder à ses avances, puis, pris de remords ou de peur lorsqu'elle déclare vouloir un enfant (qu'elle nomme d'avance Siegfried!), il reprend ses distances. Durant toute l'affaire, il a pris conseil auprès de Freud à Vienne. Sabina l'imite bientôt, embarquant Freud dans un triangle épistolaire des plus délicats. Il dérivera de cette expérience le concept du «contre-transfert» – la réponse de l'analyste au transfert affectif de l'analysé.

Freud impressionné

Jung évite de peu le scandale tandis que Sabina se console en sublimant sa passion malheureuse dans un mémoire de fin d'études intitulé Le contenu psychologique d'un cas de schizophrénie (1911). Repris dans une revue scientifique, il s'agit du premier écrit psychanalytique publié par une femme. Freud est encore plus impressionné par son texte suivant, La Destruction comme fondement du devenir, dont il s'inspirera pour théoriser la «pulsion de mort». Agée de 25 ans, madame le Dr Spielrein rejoint alors le maître à Vienne, commence à s'intéresser à la psychologie enfantine et… se marie à la surprise générale avec un médecin juif de Rostov, Pawel Scheftel. Malgré une union sans amour, leur fille Renata naît en décembre 1913 à Berlin où le couple s'est installé. Puis le début de la Première Guerre mondiale rappelle Pawel au pays. Sabina, elle, préfère retourner en Suisse avec sa fille.

A Zurich, trop chargée de souvenirs, elle préfère bientôt la Suisse romande. Elle doute de sa vocation, s'adonne à la musique, mais correspond encore avec Jung et Freud et tente même de les réconcilier après leur fameuse dispute. C'est à Genève qu'elle reprend une intense activité de chercheur, répandant l'enseignement freudien à l'Institut Rousseau où elle côtoie Edouard Claparède et analyse le jeune Jean Piaget. Au 6e Congrès international de psychanalyse de La Haye, en 1920, elle tient un exposé sur La naissance et le développement du langage qui anticipe sur les travaux de Melanie Klein. Mais la fortune familiale a été affectée par la guerre et elle doit bientôt gagner sa vie (elle signe entre autres des critiques théâtrales au Journal de Genève, ancêtre du Temps).

En 1923, Sabina se décide enfin à retourner en Russie. Sait-elle déjà qu'elle y restera? C'est à ce moment qu'elle confie à son collègue Claparède la fameuse valise qui resurgira au Palais Wilson, dans le fonds de l'ancien Institut de psychologie. Accueillie à Moscou à bras ouverts par le cercle restreint de la psychanalyse soviétique, elle enseigne bientôt à l'université et fonde une crèche expérimentale. Mais, deux ans plus tard, la disgrâce de Trotski précipite celle de la nouvelle science, dénoncée comme «perversion bourgeoise» sous Staline. Sabina retourne alors à Rostov où elle renoue avec son mari et donne naissance en 1926 à une seconde fille, Eva. Elle continue malgré tout de pratiquer et publie son dernier article en 1931. Ses trois frères, tous scientifiques, finissent au Goulag, puis son mari et son père meurent en 1938. En 1942, elle refuse de croire au danger de l'invasion allemande et est fusillée, âgée de 57 ans, avec ses deux filles et tous les juifs de la ville.

Longue disparition

Malgré cette fin obscure, on se perd en conjectures sur la longue disparition d'une telle pionnière dans la mémoire collective. Victime d'un refoulement lié aux structures patriarcales de la psychanalyse, à des questions de rivalité (avec Anna Freud par exemple) ou à la censure de Jung et de ses héritiers? Toujours est-il que, depuis la publication en Italie de la fameuse correspondance triangulaire, sa redécouverte était lancée. Pendant que Faenza prenait vingt ans pour mener à bien son projet de film, nombre d'auteurs (John Kerr, Karsten Alnæs, Wolfgang Martynkewicz, Renate Höfer, etc.) se penchaient eux aussi sur le cas Spielrein. La saison 2002-2003 a encore vu la création à Londres d'une pièce de Christopher Hampton (The Talking Cure) et l'apparition d'un documentaire remarquable de l'Allemande Elisabeth Márton (Ich hiess Sabina Spielrein, montré aux festivals de Locarno et de Nyon, mais jamais sous-titré en français par son distributeur Look Now!). Si de son vivant Sabina Spielrein n'a pas tout obtenu, son vaillant effort du moins n'aura pas passé inaperçu.

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