Le sourire dans la voix, Sabine Devieilhe aime communiquer sa passion du chant. Elle n’a pas hésité à entonner les aigus stratosphériques de la Reine de la nuit sur le plateau du journal télévisé en juin dernier, lorsque Darius Rochebin l’avait reçue pour une interview avant son transfert à LCI. Démocratiser le chant, sortir la musique classique de ses ornières est un idéal qui la transporte.

Sur scène, Sabine Devieilhe est d’un naturel confondant. Elle qui a endossé des rôles réclamant agilité et endurance (Lakmé, Olympia dans Les Contes d’Hoffmann, Zerbinette dans Ariane à Naxos, les tragédies lyriques de Rameau) s’entoure des siens pour mieux mener de front sa carrière. Sortant d’un congé maternité, mère d’un garçon et d’une fille de 8 mois, épouse du chef Raphaël Pichon, la soprano colorature est décidée à défendre la mélodie française avec toute sa grâce.

Désir d’intimité

Sa complicité avec le pianiste Alexandre Tharaud y est pour quelque chose. «On s’entend très bien sur scène et à la ville, glisse-t-elle à propos de leur très joli dernier album, Chanson d’amour. Ce programme nous permet d’aborder tous les rapports entre le piano et la voix, puisque Alexandre semble parfois avoir lui-même le texte; du coup, je me mets en retrait, et c’est un jeu de va-et-vient. On s’amuse beaucoup sur scène!»

Lire aussi:  Une «Cenerentola» jubilatoire au Grand Théâtre de Genève

Entre l’onirisme de Debussy et Ravel, les mélodies plus classiques et nimbées de nostalgie de Fauré, l’écriture elliptique de Poulenc (parfois proche du cabaret), on navigue d’un monde à l’autre. «La mélodie française est un style qui permet l’intimité avec le public dont on se régale, Alexandre et moi, sur scène. On avait envie de rendre compte de tous les grands courants qui jalonnent cette charnière de la fin du XIXe siècle au début du XXe siècle en France. On a d’abord l’influence de la romance, c’est-à-dire les origines de la mélodie française, avec Fauré et les mélodies du jeune Debussy. Puis, c’est le grand écart jusqu’au modernisme, avec Ravel, Poulenc et Debussy de nouveau.»

«En appel de l’être aimé»

Son secret? Le poids des mots sans jamais rien alourdir. «Je ne peux pas m’empêcher de penser au rôle de Mélisande quand j’interprète les Ariettes oubliées. On est sur une vocalité extrêmement diaphane et en même temps à l’éveil du travail sur le psychisme humain, dans une façon de s’écouter et d’écouter les émois de l’âme.» Sabine Devieilhe se retrouve dans les textes. «Souvent le narrateur s’épanche en regardant la nature. Il se rend compte qu’il est lui-même en petite mort intérieure, en appel de l’être aimé.»

On l’aura compris, cette fée du chant cherche à entrouvrir les interstices que recèlent les textes, en particulier s’il s’agit de grands poètes comme Verlaine, Apollinaire ou Aragon. Un contrepoids aux grands rôles scéniques endossés à Paris, Londres ou Munich. Le fameux air de fureur de la Reine de la nuit, avec ses vocalises grimpant jusqu’au contre-fa, ne l’effraie guère. Un défi technique, certes, mais portant sur la situation théâtrale. «En général, on a une concentration particulière qui n’est pas celle des aigus. Je me concentre davantage sur mon rapport à Pamina, la fille de la Reine de la nuit, puisque dans cet opéra je somme ma fille d’aller tuer Sarastro: je vous laisse imaginer l’intensité du propos…»

Le retour progressif à la scène la comble après des mois de récitals épars, dont l’un au Grand Théâtre de Genève en juin dernier. «On est dans un climat où on a besoin de regagner la confiance des spectateurs, qui doivent se sentir en sécurité dans les salles. Les maisons d’opéra ont commencé à rouvrir. On a eu de très bons signaux de la part du Festival de Salzbourg, qui n’a pas annulé cet été, mais en France, on n’en est qu’aux balbutiements.» Un timide retour qui ne la rend que plus désirable.


Sabine Devieilhe & Alexandre Tharaud, «Chanson d’amour» (Erato Warner Classics). En raison de la situation sanitaire, le concert prévu samedi 19 septembre au Victoria Hall de Genève est annulé. Le remboursement se fait auprès des billetteries où les places ont été achetées.