Quand le sac à rire s’étrangle de tristesse

Comédie «Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence» propose 39 tableaux peints à l’humour noir

Une sombre farce sur la vie quotidienne en Suède

Un homme à tronche de vieux hibou saturnien s’abîme dans la contemplation de quelques oiseaux empaillés dans les vitrines d’un musée de province. Un pigeon sur sa branche le fascine. Quel enseignement le volatile aux yeux de verre dispense-t-il?

Que tous les hommes sont mortels, sans doute, car la scène d’ouverture enchaîne sur «Trois rencontres avec la mort»: 1) un type tombe raide en débouchant une bouteille de vin, 2) une vieille femme à l’agonie refuse de lâcher son sac, ce qui exaspère ses enfants sur l’air de «Tu auras de nouveaux bijoux au paradis», 3) dans la cafétéria de l’aéroport, un pilote s’effondre et la question se pose: que faire de la bière et du plat du jour qu’il a déjà payés?

La mort est embusquée partout, et elle a faim. Tiens? Même au musée, quand on y repense, dans l’embrasure de la porte guigne le squelette d’un tyrannosaure…

Avec Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence, qui lui a valu le Lion d’or à la Mostra de Venise, Roy Andersson conclut sa Living Trilogy, commencée avec Chansons du deuxième étage (2000) et Nous, les vivants (2007). Elle a pour thème «le fait d’être un être humain». C’est mince, c’est infini… Composée de 39 plans-séquences fixes, cette comédie neurasthénique a pour fil rouge les déambulations intrinsèquement pathétiques de Jonathan et Sam. Ils ont des têtes à aller se pendre à la cave. Ils sont représentants en farces & attrapes, «pour aider les gens à s’amuser». Ils font la réclame pour trois articles: les dents de vampire, le sac à rire et le masque de Tonton l’Edenté. De quoi mettre l’ambiance à la maison comme au bureau.

Ces Bouvard et Pécuchet mal décongelés ont maille à partir avec des débiteurs indélicats et des fournisseurs qui ne plaisantent pas. Ils croisent de près ou de loin toutes sortes de frères humains plutôt mal en point. Une prof de flamenco brûlant de désir pour un élève. Un pilote d’avion reconverti dans la coiffure pour hommes. Le concierge du foyer où ils résident. Des quidams. Et tous ces gens au téléphone qui se réjouissent que leurs interlocuteurs se portent bien…

Parfois, les époques se télescopent. Le restaurant lugubre remonte le temps pour une séquence digne de Kurt Weil où la serveuse, la «boiteuse de Göteborg», pousse la goualante et se fait payer en baisers par les jeunes soldats.

Dans un bar, les prévôts de Karl XII (1682-1718) font irruption, chassent les femmes et fouettent les gueux qui s’adonnent à des jeux de hasard online. Le roi mène ses troupes ardentes et joyeuses combattre les Russes et enrôle l’éphèbe qui verse des limonades. Le retour se fait sans fanfare. L’armée est vaincue, le monarque épuisé. En plus, les WC sont occupés.

Et le pigeon, dans tout ça? Quel fromage de sagesse laisse-t-il tomber? En fait son rôle est mince, off et discontinu. Il intervient lors d’une théâtrale pour enfants handicapés. Une petite fille trisomique monte sur scène réciter un poème. L’animateur lui arrache quelques bribes d’information selon lesquelles il semblerait que le pigeon a des soucis d’argent. Selon Roy Andersson, le titre à rallonge de son film fait allusion au tableau de Brueghel Chasseurs dans la neige dans lequel des oiseaux semblent se demander ce que font les hommes qui passent dessous.

Roy Andersson n’a signé que cinq longs-métrages au cours de sa carrière, mais de nombreuses publicités. Son style est immuable: il réalise en studio et en plans-séquences des tableaux savamment composés, baignant dans une lumière glauque et témoignant d’une invention graphique impressionnante. Son univers, c’est Beckett adapté par Jacques Tati. Un air de Monty Python imprègne le film, la mélancolie suédoise l’emportant toutefois sur le nonsense britannique.

On se souvient que Terry Gilliam, dans Les Aventures du baron de Munchausen, présente un orgue à supplice. Les touches activent des pointes et les cris de souffrance des prisonniers transpercés composent une enivrante musique. Roy Andersson perfectionne l’instrument. Il faut imaginer une imposante citerne de cuivre plantée de pavillons de gramophone. On fait entrer une chaîne d’esclaves africains dans le contenant, on allume un grand feu dessous. Ils courent et crient, le cylindre tourne sur lui-même en faisant entendre une modulation d’une épouvantable beauté.

Jonathan a rêvé de cette torture raffinée. Cela le ronge. Il s’interroge à haute voix: «Peut-on se servir de la souffrance d’autrui pour son plaisir?» Certes, semble répondre le film, qui épingle sans faillir les tristes ectoplasmes composant le genre humain. On peut aussi poser la question à ce macaque entravé, trépané avec une électrode dans le cerveau. A ses côtés, regardant par la fenêtre, la responsable du labo est au téléphone. Elle se réjouit que son interlocuteur soit en forme…

VVV Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence, de Roy Andersson (Suède, 2015), avec Holger Andersson, Nils Weastblom, 1h41.

Son univers, c’est Beckett adapté par Jacques Tati, avec un air de Monty Python