Musique

Sacha Love, ça fait quoi d’être devant?

Figure de l’ombre mais obsédante de la musique romande, Sacha Ruffieux vient de sortir à 44 ans son premier disque sous le nom de Sacha Love. Contes fantastiques gravés à La Nouvelle-Orléans

On imagine Sacha Ruffieux enfiler ses chaussures fines à lacets rouges et paillettes d’or, une casquette peinte à la main ornée d’un accordéon cajun. Il sort du 819 Valence Street, jette un regard vague par-dessus la barrière du voisin, dépasse la grosse église baptiste bleue qui ressemble à un gâteau d’anniversaire et tourne sur Magazine Street jusqu’au bout du monde, sous l’autoroute, jusqu’au bas de la ville, au quartier français, aux cocktails fluorescents, aux stripteases et au jazz funeste.

A ce moment précis, tandis qu’il vient d’achever à 44 ans l’enregistrement de son premier album, il est Sacha Love, son double sudiste, sa mauvaise conscience. Il n’est plus un voyageur, il est le voyage.

Une éternité que l’on entend Sacha Ruffieux partout, ses costumes loufoques, son humour carabin d’urologue sous tranquillisant, une guitare si expressive qu’elle le dépasse en éloquence et en précision. Il joue derrière Billie Bird, Kassette, Gustav, très long corps chauve qui balance sec comme les petits chiens décoratifs sur les tableaux de bord. Il produit des chansons pour Marc Aymon, Thierry Romanens, habite les studios avec Stress, Paul Plexi, tellement d’autres qu’il vaudrait mieux tenir la liste de ceux avec qui il n’a pas joué; derrière chacun, Sacha glisse des guitares antiques, souvent pailletées, et une américanité distanciée. Sacha aurait pu rester cette figure de l’ombre qu’on ne peut que remarquer.

Un Romand à La Nouvelle-Orléans

Un jour, vers septembre 2013, il a prévu de prendre enfin des vacances, il a réservé un billet pour Tokyo; après s’être trouvé détourné de sa route à la dernière minute, il se retrouve à Chicago avec un vieux pote guitariste, Frédéric Jaillard. «On voulait descendre jusqu’à La Nouvelle-Orléans par la route du blues et s’arrêter dans tous les magasins de guitares possible.»

A Clarksdale, Mississippi, ils se retrouvent face à un marchand légèrement goguenard qui ne connaît pas le prix de ses instruments et doit sans cesse appeler sa femme, qui les saoule avec du mauvais vin, devant un gros chien bavant sur le parquet. Bilan: Sacha sort avec une vieille Gretsch orange, encore exposée dans son studio de la Fonderie, route de la Fonderie à Fribourg.

Ce premier album, 819 Valence Street, est le récit scrupuleux, ardent, foutraque, d’un Romand à La Nouvelle-Orléans; plusieurs séjours, longs, la rencontre avec l’une des anciennes figures du groupe cajun BeauSoleil, Al Tharp, qui le loge chez lui, à cette adresse où ils enregistrent peu à peu un disque d’aller-retour. Sacha Ruffieux y inscrit ses rencontres avec un joueur de sousaphone qui a soufflé derrière Eric Clapton, Matt Perrine. Il y déploie un imaginaire d’enfant étourdi dans une Amérique de cinéma, par des voix baignées d’alcool et de détresse, le blues, mais sans que rien, dans cette musique, ne relève du simulacre.

On parle abondamment de bayou et de moiteur à propos de ce disque: c’est un cliché épuisant. La Louisiane de Sacha est un territoire annexé, médité, dans un sous-sol fribourgeois.

Cœurs clignotants

Il vous reçoit donc dans ce dédale infini, ce studio qui ressemble autant à une cathédrale qu’à un musée des horreurs – il y a sur les murs, partout, des tableaux tissés de scènes montagnardes, un poisson qui parle et se tord offert par un élève de guitare, par ailleurs psychiatre, une photo de chien gentil et de chat méchant qu’il a trouvée dans un débarras. A l’étage, l’un de ses trois collègues avec lequel il a fondé le studio, Florian Pittet, enregistre des bruitages de cinéma avec des bris de verre et des balais-brosses.

Il y a instantanément le sentiment, lorsqu’on rencontre Sacha, de se trouver face à un conteur qui, par hantise de l’ennui, s’évertue à amplifier sa propre vie. Un peu comme le père dans Big Fish de Tim Burton.

Une nuit en studio avec le DJ house Djaimin, il porte une sangle de guitare en fourrure avec de gros cœurs qui clignotent; il est instantanément baptisé Sacha Love. «Cela m’est resté, comme un autre moi plus rigolo. J’ai gardé Sacha, c’est le prénom que ma mère biologique avait choisi pour moi avant mon adoption, j’ignore pourquoi. Cela m’a valu d’être chambré quand j’étais enfant, mais je m’y suis fait, à Sacha.»

Sacha Love ressemble presque en tout point à Sacha Ruffieux. Lui aussi est cramé de guitare vintage, de tatouages d’alligator sur le poignet gauche, lui aussi est tombé amoureux de La Nouvelle-Orléans, non pas comme d’un territoire exotique mais comme d’un miroir où l’on se voit légèrement plus beau. La vraie différence, c’est que Sacha Love, lui, n’est pas miné de timidité.

Plexus solaire

Vendredi dernier à Fribourg, sur les bords du rail au club Le Nouveau Monde, Sacha Love vernit son disque. Il a invité des amis d’école, de bataille, qui lui crient «à poil» à tout bout de champ, il y a Billie Bird, Paul Plexi dans le public. C’est un soir de première. Alberto Malo à la batterie dont chaque coup est une leçon. Son ami Frédéric Jaillard, des guests comme cette fanfare du Bénin, le Gangbé Brass Band, pour laquelle le vaudou n’est pas un truc ramené par les esclaves et passé par le filtre du catholicisme, c’est un truc de là-bas.

Tout est impérial dans ce concert. Sacha Love dont le son est si puissant, les cordes si tendues qu’ils ne renvoient plus à l’Amérique mais au plexus solaire et à la vérité d’un musicien supérieurement doué.

Dans la nuit, bien après le concert, on écoute encore ce disque, ce disque qui évoque autant d’anciennes amours, des sophistications mélodiques, Stevie Ray Vaughan, que Robert Johnson momifié dans son carrefour. Ce n’est pas un disque sale, malgré cette voix dont il a légèrement honte et qu’il enterre sous les effets. Ce n’est pas le disque d’un yéyé, d’un Européen qui ne songe qu’à se fuir, c’est un disque de retrouvailles. Dans des ballades comme Cease Fire, où Elvis Costello semble danser sur le corps de Mark Knopfler, on est happé par l’intranquille beauté.

Sur le cou de Sacha Love, il y a écrit maladroitement, comme par la mauvaise main d’un gaucher contrarié, «But why». C’est la question. Mais pourquoi avoir attendu si longtemps?


Sacha Love, «819 Valence Street» (Vitesse/Irascible)

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