Spectacle

Le sacre de Christina, «roi de Suède», à Genève

La Genevoise Sandra Amodio monte avec brio «Christina, The Girl King», d’après la légende d’une reine amoureuse à la folie d’une comtesse, au Théâtre Alchimic

«Par le cul de Dieu, oubliez-la!» Mais qui ose ainsi s’adresser «au roi Christina», cette valkyrie, en l’an de grâce 1650? Une éminence grise de plus en plus cramoisie, disciple de Luther. Il adjure sa souveraine de chasser l’ombre de la comtesse Ebba, alias la comédienne Fiona Carroll. Le royaume, qui a épousé la Réforme, a besoin d’un héritier, pas d’un transport saphique. Alors, au Théâtre de l’Alchimic à Genève, Rebecca Bonvin, impressionnante dans les pantalons de l’héroïne, dit non à la loi des patriarches, non à un Dieu qui châtie les élans, non à sa famille qui lui réclame une descendance.

En vérité, elle ne pipe mot à ce moment de Christina, The Girl King, cette fresque signée de l’auteur québécois Michel Marc Bouchard. Elle se glace sous vos yeux, comme en catatonie, dans la mise en scène vibrante de Sandra Amodio. Un instant, on erre avec elle dans les allées des amours interdites.

Le parfum fort du texte

A quoi tient le pouvoir d’entraînement du spectacle? A la pièce elle-même, qui cascade vers le dénouement, comme un drame historique à la Victor Hugo. Chaque réplique est une pointe qui vise le cœur et un parfum, celui des chiens de chasse en rut, celui du musc de la galanterie. Il tient ensuite au pinceau de Sandra Amodio, cette artiste romande qui, depuis ses débuts, aborde la scène comme le plasticien la toile. Le plus beau ici, c’est que les acteurs sont à la hauteur du tableau.

Christina donc, «le roi», puisque à l’époque le règne d’une femme relève de l’exception. Voyez sa nuque, celle qui dépasse d’une rangée de collerettes, dans le décor d’Anna Popek. Elle interpelle son invité français, René Descartes (Roberto Molo), elle voudrait tout connaître de la mécanique des passions. Un gandin (Adrien Mani, épatant en tête à claques) plastronnera bientôt, ivre de se trouver si gracieux dans le miroir de ses vanités. Il se verrait bien engrosser Christina pour la postérité. «Pouah, pouah», pouffe l’intéressée, qui éconduit aussi son autre cousin (Dimitri Anzules), pourtant prêt à se damner pour «sa reine garçon».

L’initiation de la reine

La raison d’Etat d’un côté, donc. La passion de la liberté de l’autre. Ce dilemme, élémentaire, est un bon élastique dramaturgique. C’est là que se joue peut-être l’une des plus belles scènes du drame. Christina convoque la comtesse Ebba. Fiona Carroll arrive, belle sur le fil des incertitudes, belle aussi dans son chant de cristal.

La reine ordonne au gibier de ses songes de se glisser dans la robe qu’elle lui destine – oui, celle-là qui trône au premier plan, comme une dentelle de bal devant le portrait géant de Gustave II Adolphe, le père de Christina. Dans la bouche de Rebecca Bonvin, le désir s’énonce ainsi, à propos du fiancé de sa dame: «Comment vous touche-t-il?»; puis: «Vous représentez tout ce que je déteste chez les femmes.»

Une envie de gigot

Ce sont les préliminaires. Un baiser couronne l’approche. L’envie folle aussi de dévorer un gigot – métaphore utilisée par Descartes. Plus tard, l’étreinte se fera plus ambitieuse, sur la table transformée en vaisseau paradisiaque. Christina lappera en ces termes, à la lueur des candélabres: «De toute ma raison, je veux que vous partiez; de tout mon sang, je veux que vous restiez.»

Deux balbutiantes se déboutonnent, dans le saint des saints de la morale, guettées par des cerbères – dont une duchesse délicieusement nigaude (Susan Espejo). Le gibier finira sous d’autres crocs. Mais c’est son chant qu’on entendra encore, comme une promesse par-delà le bûcher des passions réprouvées. Ainsi célébrée, Christina ravit encore.


Christina, The Girl King, Genève, Théâtre Alchimic, jusqu’au 24 mars, rens. Théâtre Alchimic.

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