lyrique

Le sacre d’Olga Peretyatko dans «La Traviata»

A Lausanne, la soprano russe domine le rôle écrasant de la courtisane dans l’opéra-culte de Verdi. Une mise en scène classique, qui dépeint les étapes du sacrifice amoureux de Violetta

Le sacre d’Olga Peretyatko dans «La Traviata»

Lyrique A Lausanne, la soprano domine le rôle écrasant de la courtisane dans l’opéra-culte de Verdi

Une mise en scène classique, qui dépeint les étapes du sacrifice amoureux de Violetta

Une chambre aux parois qui s’effritent. Une jeune femme en porte-jarretelles recroquevillée sur un canapé. Elle a le teint pâle, elle tousse par intermittence. Un médecin ausculte cette courtisane et d’autres pensionnaires dans ce lieu qui ressemble à une maison de passe. Autour d’elle, des filles de joie s’affairent. L’une, rousse et potelée, se contemple dans un miroir; elle pose ses mains sur les seins, indifférente au sort de sa consœur. Puis, le «Prélude» de La Traviata de Verdi émerge de la fosse d’orchestre, pareil à un chant de douleur aux râles d’une tendresse infinie.

A l’Opéra de Lausanne, Olga Peretyatko se glisse dans la peau de La Traviata. Standing ovation pour la soprano russe, vendredi soir à la première, ainsi que pour toute l’équipe qui l’accompagne dans cette prise de rôle. «Grand Dieu! Mourir si jeune,/ Moi qui ai tant eu de peines!», s’exclame la célèbre héroïne à la fin de l’opéra de Verdi.

Adapté de La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils, La Traviata reste l’un des rôles les plus écrasants pour une soprano colorature. Il faut à la fois beaucoup de sensibilité et d’endurance pour donner corps à la demi-mondaine Violetta Valéry, tiraillée entre son désir de briller dans les salons parisiens et son besoin de vivre un amour vrai, profond. Or, Violetta sait que ses jours sont comptés. Non seulement elle est atteinte de tuberculose, mais elle commence à être criblée de dettes. Et c’est peut-être pour ça qu’elle consent au sacrifice de sa liaison avec Alfredo (qu’elle aime pourtant) sous l’odieux chantage du père de ce dernier (Giorgio Germont). Après tout, sa vie ne tient qu’à un fil.

Jean-Louis Grinda, metteur en scène né à Monaco, dépeint le revirement des sentiments de Violetta sur un mode réaliste. Pas de transposition, mais un spectacle «classique», homogène dans sa conception, qui s’appuie sur deux leitmotivs: un miroir et la mort. A plusieurs reprises, la courtisane contemple le triste spectacle de sa déchéance dans une glace. La mort, elle, hante les murs dès le lever de rideau. D’une vie de mondanités à la femme à l’intériorité blessée (au sens propre et figuré), Violetta passe par tous les états.

Resplendissante dans une robe rose fuchsia, Olga Peretyatko campe au premier acte la courtisane sûre de ses atouts, alors qu’elle tousse déjà. Sa voix longue et sensuelle, au médium riche et capiteux, y compris dans le grave, reflète la séduction des grandes Traviata. Elle soigne sa ligne et les nuances dans la grande scène de Violetta et vocalise avec aisance dans «Sempre libera». Elle donne du poids aux silences (avant «Gioir!»), mais ses intentions paraissent un peu trop étudiées en ce soir de première. Ismael Jordi (Alfredo) présente une voix moins large, de type ténor donizettien, un peu étriquée tout d’abord, avec un côté claironnant dans l’aigu, laquelle se développe au fil de la représentation. Il chante avec bon goût, et ne verse jamais dans la surenchère.

L’émotion, la vraie, jaillit au deuxième acte lors de la confrontation entre Violetta et Germont. Dans la pénombre, près de fenêtres au clair de lune (beaux éclairages de Laurent Castaingt), l’odieux père de famille – représenté avec une canne et un chapeau comme le veut la tradition – se montre glaçant envers Violetta. Impressionnée, quoique désespérée, celle-ci va céder à ses injonctions. Roberto Frontali en impose, timbre puissant, voix très bien projetée. On n’y trouvera pas le velours d’autres barytons Verdi, encore qu’il nuance son phrasé pour faire plier Violetta («Ah, ne changez pas en souffrances les roses de l’amour…»). Et le fameux air «Di Provenza il mar, il suol» a belle allure. Olga Peretyatko, elle, est splendide de vérité dans ce face-à-face. Elle oscille entre cris étouffés et éclats désespérés, notamment lorsque Alfredo la rejette. La voix devient soudainement très ample: «Alfredo, tu m’aimes, n’est-ce pas, tu m’aimes?»

La fin du 2e acte nous plonge à nouveau dans les frivolités parisiennes, chez Flora. Le ballet des gitanes et matadors (avec cornes de taureau!) met en scène une ballerine martyrisée qui semble refléter le triste sort de Violetta. Au dernier acte, tandis qu’elle agonise dans son lit, un grand miroir gît à terre. Elle ira s’y contempler une dernière fois. Sans vouloir ternir exagérément sa voix pour mimer l’agonie, la soprano chante le fameux «Addio del passato» avec des accents tour à tour contenus et éplorés (au sommet des phrases). L’OCL, dirigé par Corrado Rovaris, se montre alors plus investi et délié qu’en début de soirée (où le chef a paru trop prudent); le «Prélude» du dernier acte dégage une vraie charge expressive.

La chambre de Violetta aux parois qui se lézardent résume sa blessure irrémédiable. Elle expire tandis qu’à l’arrière-plan, le chœur revient en saluant silencieusement son dernier soupir. Une apothéose terriblement cynique.

La Traviata à l’Opéra de Lausanne. Jusqu’au di 15 février. Complet. www.opera-lausanne.ch

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La voix longue et sensuelle de la soprano russe, au médium riche et capiteux, est à la mesure du rôle

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