Ce jeudi, jour de l’Ascension, à la veille des Journées littéraires de Soleure (lire ci-dessous), Peter Bichsel partagera avec Giovanni Orelli (LT du 10.05.2012) le Grand Prix Schiller. C’est la dernière fois que ce prix, le plus prestigieux de Suisse, est attribué; il sera remplacé par les distinctions sur lesquelles réfléchit actuellement l’Office fédéral de la culture. Les deux primés sont de la même génération – Bichsel de quelques années plus jeune – celle qui a succédé à Frisch et Dürrenmatt et qui a en assumé l’héritage politique. Ils sont tous deux d’origine modeste, ont été enseignants et ont milité au sein du Parti socialiste: des intellectuels engagés, critiques envers leur pays.

Mais autant Giovanni Orelli est flamboyant, baroque, disert, catholique de culture, latin, autant Peter Bichsel est alémanique: taciturne, bougon, d’un humour fin, moraliste, réservé et un peu mélancolique, en un mot, protestant. Il est né en 1935, à Lucerne. Son père était cheminot, il a gardé la passion des trains, l’abonnement général lui tient presque lieu de carte d’identité. Son biotope, c’est ce pied du Jura où il habite à Bellach, dans une petite maison familiale; et le Kreuz, en vieille ville de Soleure, Stamm de cet amateur de bistrots (enfumés quand c’était possible), la campagne où il aime se promener. Il dit que tous les personnages de ses livres devraient pouvoir vivre dans ce périmètre.

Les lunettes rondes, le gilet, la casquette, la cigarette dessinent la silhouette d’un artisan d’un autre temps, charpentier ou horloger. Peter Bichsel est très aimé en Suisse alémanique, «le seul intellectuel populaire», lit-on en exergue de Chambre 202, le délicieux documentaire d’Eric Berg­kraut. Il est bien plus proche des gens que cet aristocrate de Max Frisch, dont il est resté l’ami jusqu’à la fin. A 20 ans, il enseignait à l’école primaire, déjà marié, les enfants sont venus très vite. «J’ai toujours été responsable», dit-il dans une interview. Pour ajouter: «Je ne suis pas un grand écrivain. Je ne suis pas assez fou. Les grands écrivains ne sont pas responsables.» Cette modestie tient-elle de la posture? En tout cas, la reconnaissance lui est venue très vite. En 1964, il publie un recueil de textes brefs au long titre: Eigentlich möchte Frau Blum den Milchmann kennenlernen. Oui, au fond Madame Blum aimerait bien faire la connaissance du laitier, mais elle se contente de lui laisser de petits billets: «100 g de beurre, 1 l de lait», etc. Petites vies, soucis quotidiens, attente et silence, humour en demi-teinte: tout le génie de Peter Bichsel est là. Il ne faudrait pas que cette figure familière, un peu pépère, occulte ce que le critique Peter von Matt désigne comme «le plus haut niveau de la narration moderne», un art «radical» dans son apparente simplicité.

D’ailleurs, les écrivains du Groupe 47 ne s’y sont pas trompés. Ce mouvement, qui regroupait des intellectuels comme Ingeborg Bachmann, Günter Grass, Heinrich Böll, Paul Celan, s’était donné pour but de reconstruire la littérature de langue allemande après la guerre. En 1965, le Prix 47 est allé au jeune auteur pour ce premier recueil. Et Gallimard a publié le livre en 1967, sous le titre abrégé: Le Laitier. Bichsel est un homme de la forme courte. Il écrira quand même deux romans: Les Saisons (Gallimard, 1970) et, bien plus tard, Cherubin Hammer et Cherubin Hammer (Demoures, 2005). Ce curieux récit met en parallèle deux individus homonymes: un intellectuel obsessionnel et un vagabond fanfaron qui atterrit souvent en prison, et dont la vie est traitée en notes de bas de page. Mais ce que les lecteurs attendent de l’auteur, ce sont les petites proses. Un de ses grands succès, ce sont les Histoires enfantines (Gallimard, 1971). Suhrkamp a publié, au cours des années, sept volumes de chroniques. L’éditeur allemand s’est-il lassé? Une autre maison est recherchée pour le huitième, dit Daniel Rothenbühler, dans la préface à La Couleur Isabelle – le titre est un souvenir d’enfance – une anthologie, couvrant trente années, qui vient de paraître en français.

En 1968, année clé pour lui, Peter Bichsel a quitté l’enseignement pour vivre de sa plume. Pendant des décennies, il a livré des chroniques à la Weltwoche, et surtout à la Schweizer Illustrierte. Il dit que ce ne sont que des lettres posées sur le papier «parce qu’il y a un vide à remplir en bas de la page du journal et que le rédacteur en chef attend»: comme Walser, comme Glauser, comme Kafka. Ce sont de petites histoires, des vies minuscules, des rencontres de bistrot. Elles débouchent souvent sur une morale, une réflexion sur l’époque, la technique, la modernité. En fait, un grand nombre de ces petites proses, mine de rien, sont des méditations subtiles sur l’écriture, l’art de raconter. En passant, sans jamais être intimidant, Bichsel cite des écrivains, des lectures. On voit aussi que ce sédentaire proclamé a beaucoup voyagé à travers le monde. Il a enseigné dans des universités américaines et allemandes. Il a écrit des essais sur l’art d’écrire. Sa traductrice, Ursula Gaillard, dit combien cette langue apparemment simple, parfois volontairement boiteuse, est difficile à rendre en français. Son oralité se prête à la lecture à haute voix, et les tournées de lecture de l’auteur ont beaucoup de succès, en Suisse romande aussi, comme on l’a vu récemment à ­Genève et Lausanne.

Peu de discours directement politique dans ces chroniques. Pourtant, on y sent bien les éclats d’une colère sociale jamais calmée et l’écho du monde extérieur. De 1974 à 1981, Peter Bichsel a été le conseiller personnel de son ami, le conseiller fédéral socialiste Willi Ritschard. L’amitié, souvent muette, fidèle au-delà de la mort, tient d’ailleurs une place importante dans ses écrits. Roublard, l’auteur n’y livre pourtant de lui que ce qui lui sert, au-delà de l’anecdote, à glisser des choses importantes sur la vie, la finitude, l’injustice, l’aliénation du travail, l’état de la Suisse.

«La Couleur Isabelle». Peter Bichsel. Trad. d’Ursula Gaillard. Editions d’En bas, 240 p.

«Je ne suis pas un grand écrivain. Je ne suis pas assez fou. Les grands écrivains ne sont pas responsables»