Spectacle

«Le Sacre du printemps» de Maurice Béjart électrise le Théâtre de Beaulieu

Le Béjart Ballet Lausanne reprend la pièce maîtresse du chorégraphe, un chef-d’œuvre qui s’applaudit debout. En première partie de soirée, il enchaîne «Le Spectre de la rose» et «Anima Blues», deux petites perles avant le diadème

Et la fièvre béjartienne a repris. Elle vient de loin, d’une forêt primitive; d’un jour d’hiver de 1959, sous les ors de l’Opéra de la Monnaie à Bruxelles. Elle remonte dans une coulée douce d’abord. Tenez, mercredi soir au Théâtre de Beaulieu, à Lausanne. Dans le noir encore, la musique d’Igor Stravinski se faufile dans les travées bondées. Le chant du basson est une caresse, elle éveille des silhouettes perdues de vue, celles de Germinal Casado et de Tania Bari, qui ont été les premiers élus de Maurice Béjart, lors de la création du Sacre à Bruxelles en 1959.

L’orchestre se dilate et, dans une lumière bleutée, les mâles du Béjart Ballet Lausanne (BBL) sortent de la nuit, face contre le sol, dos reptilien, bras tendus, prosternés dans l’attente d’on ne sait quelle divinité. Deux garçons se redressent, aux aguets, plexus solaires happés par l’aube. Bientôt, tous se hérisseront. Stravinski suggère alors un galop. Et c’est une cavalerie fantasque qui s’enfièvre, martiale, brutale, animale. Cette fois, la fièvre exorbite nos yeux. Nous voici dans la forêt, chasseurs et proies à la fois.

Le Sacre du printemps est la clé de voûte de l’édifice béjartien. Comme Symphonie pour un homme seul qui le précède, comme Roméo et Juliette, comme Boléro, il va à ­l’essentiel. Pas de démonstration pontifiante ici, comme parfois chez Béjart. Ce qui domine, c’est la violence du trait, sa maîtrise absolue, une intelligence rarement atteinte dans le jeu des correspondances: de la musique procède le geste; du geste la lumière, dégradée de vert, de bleu et d’ocre; et de la couleur, comme dans un cercle magique, les rythmes. Cette pièce part du bas-ventre, elle est irrésistible parce que née dans l’urgence, une vague panique qui devient nécessité. Maurice Béjart le raconte dans Un instant dans la vie d’autrui (une mine, chez Flammarion).

Maurice Huisman vient de prendre la direction de l’Opéra de la Monnaie en plein été. Sa saison est bancale. Il cherche à faire un coup. Il lance au jeune homme: «Le Sacre, ça vous dirait?» Le chorégraphe, qui est encore danseur, a 31 ans. Il a frappé avec Symphonie pour un homme seul, dansé par lui et Michèle Seigneuret, sur une ­musique de Pierre Henry. Il se met à écouter en boucle Le Sacre. Quatre disques y passent, rayés à force de tourner.

Les répétitions sont calamiteuses. Fâcheries, agacements, pressentiments de l’échec. La troupe est ­disparate, les danseurs rechignent à «devenir «personne», des êtres primitifs et anonymes réduits à leurs corps». Le 8 décembre 1959, la Monnaie est cavaleuse, Le Sacre est une éruption, un garçon, une fille s’endiablent, portés aux nues par des mains en meute. Ces élus cachent une autre élection: Béjart est entré dans la légende.

Mais voici ce qui advient à présent à Beaulieu. Deux guerriers se heurtent, torse contre torse, deux cerfs en fureur dirait-on. L’élu surgit, il a l’ardeur inquiète d’Oscar Chacon. Un appel dans le lointain. Et la tribu se ­déploie en diagonale, dans l’attente de l’apparition. Bientôt, en une parfaite symétrie, vingt vierges s’offrent au regard, têtes collées au sol, jambes ouvertes. L’élue se cache dans cet essaim, elle est là à présent, neigeuse avant le feu – Kateryna Shalkina. Si le Sacre exerce toujours son empire, c’est que Maurice Béjart n’est pas seulement chef de meute: il pense son équipée en plasticien. Et c’est tout le mérite du BBL, sous les ordres de Gil Roman, de donner corps à cet éclat.

Que dire alors de la première partie de la soirée, du Spectre de la rose, cette valse de Carl Maria von Weber chorégraphiée par Christophe Garcia, et Anima Blues, la nouvelle création de Gil Roman? Des amuse-gueule? Oui. Il y a de la malice dans Le Spectre de la rose, ce classique du romantisme ­somnambulique: Cosima Munoz donne le tournis au milieu de ses bellâtres. Quant à Anima Blues, la pièce est ambitieuse qui tourne autour d’Audrey Hepburn, objet du désir d’un rêveur là aussi, assis à l’avant-scène sous un drôle de bigoudi géant. Mais elle est trop chargée – de pathos, d’effets – pour convaincre.

Le Sacre, c’est tout le contraire. Il s’ancre dans les années 1950, celles d’un créateur qui veut rompre avec la sentimentalité du ballet. Mais il touche surtout à notre part archaïque, celle qui pulse, étreint, bafoue l’individualité au profit d’une sur­humanité collective. Il y a de l’effroi dans le déploiement de ces ­fesses et de ces torses bombés. Maurice Béjart écrit: «Mon rêve était de créer ce ballet dans les grottes de Lascaux.» Et encore: «Le Sacre est un ballet d’abruti.» Certes, mais sublimé par le doigté d’un jeune maître qui a tout digéré de l’histoire et qui veut marquer son territoire. En prédateur.

Le Sacre du printemps, Anima Blues, Le Spectre de la rose, Lausanne, Théâtre de Beaulieu, jusqu’à dimanche. www.bejart.ch

Ce qui domine, c’est la violence du trait, sa maîtrise absolue, la clarté sidérante de la construction

Publicité