S’il est un pianiste épris de la musique de Rachmaninov, c’est bien Daniil Trifonov. A 25 ans, la jeune star russe a livré une interprétation fougueuse et sensible du 2e Concerto en do mineur. C’était dimanche en fin d’après-midi, à l’Auditorium Stravinski de Montreux. Charles Dutoit et le Royal Philharmonic Orchestra de Londres ont escorté le pianiste avec une large palette de nuances (très beau mouvement lent!) avant de clore la soirée sur un Sacre du printemps de Stravinski explosif.

Le concert avait débuté avec un hommage au chef Wilhelm Furtwängler à l’occasion de l’inauguration d’un buste réalisé par le sculpteur Bernard Bavaud, l’après-midi même, à Clarens. Charles Dutoit a dirigé le mouvement lent de sa Symphonie No2 en mi mineur. Cette musique s’inscrit dans le sillage de la grande tradition romantique allemande, à commencer par Brahms pour le traitement des bois et les pizzicatos aux cordes. Puis elle évolue vers plus de densité pour atteindre un climax aux accents éplorés (l’un des passages les plus intéressants de la partition). L’orchestre est très plantureux par endroits. On a l’impression d’un mélange d’influences diverses, entre Brahms (les mélodies bucoliques) et le romantisme plus tardif de Wagner et Bruckner (pour l’utilisation des cuivres). Sans être révolutionnaire, cette musique est bien ouvragée.

Une magnifique élasticité

Avec le 2e Concerto de Rachmaninov, on touche à un chef-d’œuvre. On sent une connivence entre Daniil Trifonov et Charles Dutoit. Ils forgent un vrai dialogue, l’orchestre enveloppant le pianiste de ses cordes veloutées et amples. Sonnant d’abord un peu sec (serait-ce peut-être l’instrument?), le piano de Trifonov évolue vers toujours plus de rondeur et d’éclat. La palette des couleurs subjugue: on passe du pianissimo le plus céleste à des forte conquérants. La transparence du toucher, ce jeu d’une magnifique élasticité, les traits fuselés, les grands assauts au cœur du premier mouvement sont pleins de caractère.

Très concentré, attentif au chef et aux musiciens (magnifiques solos aux bois dans le très beau mouvement lent), Daniil Trifonov se penche par moments sur le clavier, comme en équerre, puis se relève. Le finale est plein de vitalité jusqu’à la coda majestueuse, l’orchestre couvrant ici un peu le soliste. Après cette splendide interprétation, Daniil Trifonov a joué un Conte de fée de Nikolai Medtner en bis.

Il ne restait plus que Le Sacre du Printemps de Stravinski pour combler le public. Charles Dutoit a de nouveau impressionné par son énergie, alors qu’il avait déjà dirigé L’Oiseau de feu vendredi et Petrouchka samedi. Le chef lausannois prend la partition à bras-le-corps. Il met en relief les grands blocs sonores et imprime une sorte de sauvagerie aux passages dissonants. Cette esthétique tranche avec le dernier Boulez qui en faisait un rituel abstrait aux lignes plus épurées. Ici, on retourne aux sources du Sacre avec des couleurs primaires fortes. Certes, il y a quelques approximations, comme au pupitre des bois au début de l’œuvre, mais c’est une lecture puissante, qui prolonge le succès éclatant de Petrouchka (superbe!) donné samedi soir. Cette trilogie stravinskienne aura été l’un des plus beaux projets du Septembre Musical ces dernières années.