D. A. F. de Sade. Anne-Prospère de Launay. L'Amour de Sade. Lettres éditées par Pierre Leroy. Avant-propos de Philippe Sollers. Gallimard, 76 p.

Du nouveau sur Sade? Pas vraiment. Mais un angle d'attaque particulier, celui de ses rapports avec sa belle-sœur, et la reproduction en fac-similé de quatre lettres, déjà connues par les derniers biographes en date (Jean-Jacques Pauvert, Maurice Lever), mais dont la graphie nous rapproche psychologiquement des scripteurs.

Quelques rappels biographiques ne sont pas inutiles. Donatien de Sade naît à Paris en 1740. Les parents vivent séparés et l'enfant manque d'affection. À cinq ans, on l'envoie chez sa grand-mère paternelle à Avignon, qui le confie à l'abbé de Saumane, sympathique libertin féru d'histoire et de livres. Retour à Paris, études chez les Jésuites de Louis-le-Grand (connus pour la fustigation publique des élèves et leurs amitiés particulières), puis cornette de chevau-légers. Le père trouve que ce fils qu'il n'aime pas le ruine. On finit par le marier à Pélagie de Montreuil, pas belle mais douce et obéissante. Le couple semble bien s'entendre. Le marquis a des liaisons avec des actrices à gauche et à droite, mais ce sont les mœurs du temps.

Suite à un premier scandale, Sade se voit assigné par le roi à résider dans sa province. Il aménage le château de Lacoste, y loge avec sa femme et leurs trois enfants, fait bâtir un théâtre (écrire et jouer est sa passion). On monte du Voltaire, du Regnard et autres auteurs à la mode. Le couple est rejoint par Anne-Prospère de Launay, sœur cadette de Pélagie, jolie comme un cœur et chanoinesse (le terme désigne «une fille noble qui, sans prononcer de vœux, vit dans une communauté religieuse mais peut la quitter pour rentrer dans le monde»). Elle s'occupe du linge, mais joue aussi le rôle de l'épouse de Donatien dans une pièce qu'il a écrite.

Une escapade du marquis à Marseille tourne mal: le temps que la justice s'émeuve, le condamne à mort pour tentative d'empoisonnement et sodomie, Sade est de retour à Lacoste et décampe vers l'Italie. Avec Anne-Prospère, telle est la conviction de Pierre Leroy – que confirme un billet de Sade de 1794. Venise? On ne sait. Le sûr, c'est qu'Anne-Prospère revient de son côté (elle mourra de la variole quelques années plus tard dans le couvent où elle s'est retirée). Quant à Sade, aidé par son épouse au dévouement inépuisable, il va mener une vie rocambolesque de fugitif à Lacoste, à Rome, à Naples. Pendant ces années, l'énergie acharnée de la présidente de Montreuil ne va qu'à deux choses: faire enfermer son gendre (en quoi elle est en lutte avec sa fille) et faire casser le jugement sur l'affaire de Marseille, qui souille l'avenir de ses petits-fils (en quoi sa fille est son alliée). Finalement, on pince le fugitif, on l'enferme à Vincennes puis à la Bastille. Là naîtra l'écrivain des orgies imaginaires.

Revenons à cet «amour de Sade». La liaison incestueuse ne fait aucun doute. Le reste est spéculation. La seule chose qui donne raison au titre de ce livre, c'est que, lorsque Sade mourut à Charenton en 1814, on trouva dans ses affaires un portrait de son père et quatre miniatures: sa mère, son fils décédé, sa cousine Mlle de Charolais et… Anne-Prospère. Documents disparus depuis.