Thibault de Sade, jeudi, n'avait pas les pantalons baissés, ni de tenaille brûlante à la main. Il assistait sagement à la conférence de presse donnée au Kunsthaus pour l'ouverture de l'exposition Sade, Surreal. Son élégance un peu vieille France, d'un naturel ancestral, s'est promenée sans faillir devant des tableaux de verges dressées et de corps torturés. Il a l'habitude.

De Donatien Alphonse François de Sade (1740-1814) – son arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père – Thibault a hérité un nom, pas facile à porter, ainsi qu'une passion: la liberté. Cette liberté, son aïeul l'a prônée toute sa vie, créant une des œuvres les plus étranges de la littérature et passant pour cela une grande partie de sa vie dans tout ce que la France comptait de geôles. L'exposition que propose le Kunsthaus jusqu'au 3 mars 2002 dessine les liens qu'a tissés le mouvement surréaliste des années 20 avec le «Divin Marquis». Autour d'André Breton, les artistes et écrivains du début du XXe siècle ont ressorti Sade de l'oubli et de l'opacité honteuse où le XIXe l'avait plongé.

Conçue en collaboration avec les traducteurs en allemand des œuvres de Sade, Michael Pfister et Stefan Zweifel, l'exposition investit les meilleures salles du musée, celles du premier étage, dont les ornements Art déco et les dorures sont réservés aux grands événements. En guise d'amuse-gueule, le visiteur entame la visite au pied du grand escalier devant Catherine Deneuve, langoureusement attachée à un arbre – scène tirée du film Belles de Jour de Buñuel. Il passe plus haut devant une «chaise d'amour» – meuble de la fin du XIXe, qui a vu, dit-on, bien des courtisanes lever les jambes –, pour s'enfiler ensuite dans une série de petites alcôves et de boudoirs intimes qui relient la grande salle. C'est là où sont exposés, dans une pénombre mystérieuse, les manuscrits du Marquis: quelques lettres au noble langage, des lettres de cachet aussi, réduisant Sade au silence, ainsi qu'une ou deux éditions originales de ses œuvres. Des trésors sortis des coffres de la bibliothèque de l'Arsenal.

Alors, Monsieur le Marquis? «Très impressionnant, s'amuse Thibault de Sade. L'exposition est novatrice, le visiteur profite d'une grande liberté et le traitement de Sade en tant que précurseur du surréalisme est parfait.» A 45 ans, adjoint au maire de Versailles, Thibault de Sade a commencé très jeune à lire les œuvres de son ancêtre, tout d'abord à travers ses lettres, puis, vers 20 ans, ses ouvrages les plus détaillés. C'est son père qui a réhabilité Sade dans la famille. «Avant, il était totalement interdit ne serait-ce d'évoquer l'existence du marquis. A sa mort, le fils cadet de Sade a gratté le nom de son père sur les représentations des arbres généalogiques, brûlé ou caché ses œuvres et une chape de silence s'est abattue sur le passé familial. A la fin de la guerre, mes parents on découvert le personnage, ouvert les archives familiales et permis la rédaction d'une biographie rigoureuse.» Ses deux garçons, âgés de 7 et 9 ans, ont déjà connaissance d'un aïeul «grand écrivain, homme intéressant», ils savent aussi que «l'ignorance est la pire des choses et qu'il faut se battre pour la vérité et la liberté». Mais leurs yeux n'ont pas encore parcouru Les Infortunes de la vertu ou Les Cent vingt journées de Sodome. «Ce sont des lectures dont on ne ressort pas indemne.»

Sade, surreal. Kunsthaus Zurich, rens. 01/253 84 83. Jusqu'au 3 mars 2002. Conférences me 12 déc. (Jean-Jacques Lebel) et je 24 jan. (Alain Robbe-Grillet). Cycle de films autour de Sade au Arthouse Movie 1.