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Cyril a des amis dont l'un est le chien de l'autre, raconte-t-il dans le spectacle. «Il attend, nu, le retour de son maître, lui présente sa laisse, marche à quatre pattes et mange dans une gamelle.»

Scènes 

Sadomasochisme, La Bâtie présente C., coach dominant

Cette année, le festival genevois innove avec un volet «kinky», c’est-à-dire consacré aux pratiques sexuelles non conventionnelles. Samedi, le premier spectacle a détaillé la position de domination dans les jeux sadomasos. Costaud

Il s’appelle Cyril, parle avec maturité et annonce de suite deux types de sexualité. La «classique» où il a des compagnons gays avec qui il entretient des relations équilibrées. Et la SM dans laquelle, en tant que «coach dominant», il se livre à des sévices consentis sur des soumis rencontrés à travers les réseaux sociaux. Le récit détaillé de cette seconde sexualité, le public de La Bâtie l’écoute pendant deux heures vingt, couché sur une moquette, au Théâtre du Grütli. Dans Témoignage d’un homme qui n’avait pas envie d’en castrer un autre, les spectateurs entendent aussi les questions très directes de Thibaud Croisy, l’auteur de ce projet. Pas d’acteurs, pas de décor. Seulement ces deux voix off qui dialoguent sous une voile lumineuse variant d’intensité. Les images sont mentales. Elles font parfois un peu mal.

Cyril est un homme posé. Incroyablement détendu lorsqu’il évoque cette activité où son rôle consiste à faire souffrir autrui. C’est peut-être parce qu’il refuse les pires tortures, celles qui pourraient mettre la vie de ses partenaires en danger. Ainsi, il ne se livre à aucune castration et refuse le 24/7. «Le 24/7?» questionne Thibaud Croisy. «C’est lorsque le soumis devient l’esclave total de son maître, 24h sur 24 et 7 jours sur 7. Il ne sort pas de la maison, n’a plus accès à ses papiers et perd toute identité, répond Cyril. Il en existe beaucoup et des très jeunes, de 30 ans, c’est assez inquiétant. On me l’a souvent demandé, mais je ne suis pas intéressé, car j’aime toucher le corps de la personne.»

Castration au cutter

Adoptant la position de Candide, Thibaud Croisy se documente ensuite de manière très ouverte sur la castration. «Les castrations se déroulent souvent dans des sortes de rituel de magie noire, répond Cyril. Sur la table du jardin, avec un scalpel ou un cutter. Cette pratique va au-delà de mes limites. Pour moi, le SM doit rester un jeu de rôle.»

Le truc de ce dominant qui se définit comme un «manuel»? Attacher, pincer, scarifier, brûler. Et surtout négocier, dira-t-il à la toute fin, après que Thibaud Croisy s’est glissé dans le costume du soumis, yeux bandés et poignets attachés. D’où cette ambiguïté propre aux rapports SM et qui reste ouverte. Sachant que le jeu de domination-soumission est une condition à l’excitation et au plaisir des deux parties, comment le bourreau sait-il où et quand s’arrêter puisqu’il n’est pas censé obéir à la personne suppliciée? Cyril explique qu’il travaille surtout sur la peur, plus que sur les sévices, et que tout est dans le suspense, le temps que durent ces séances – d’une heure trente à cinq heures.

Sondes dans l’urètre

Peut-être. Mais lorsque, dans le deuxième chapitre, le coach énumère ses outils, on se dit que la peur prend un tour drôlement concret. Bracelets, colliers, aiguilles, bougies, le propos n’est plus philosophique, il devient mécanique. Avec ce point d’orgue: les sondes que le maître enfile dans l’urètre de ses soumis. Des sondes de 5 mm à 17 mm de diamètre – ces dernières sont rarement utilisées. «C’est une technique qui fait peur, car c’est une pénétration inconnue. Mais lorsque mes partenaires ont essayé, ils en redemandent», détaille Cyril qui, par ailleurs, n’est pas fan des joujoux électros.

Lire aussi: «La Bâtie doit être un moment de ferveur»

Sinon, le coach dominant coud, des torses, des bras. Il scarifie aussi. Deux barres parallèles, sa signature. Il attache surtout. Les testicules et le pénis, les poignets, le cou. Le tout ensemble, si possible. Et il frappe, avec des cannes ou des fouets de cuir appelés paddle. Il brûle encore à la cire. «Il faut mettre peu de cire, sinon c’est moins douloureux.» On sent l’expert. Qui a cette coquetterie: «Je peux m’occuper de tous les corps, gros, petits, maigres, poilus ou non. Mais il faut que ce soit des gens plus jeunes ou du même âge que moi. Plus âgés, je ne peux pas. Peut-être un problème de légitimité.»

Et puis, il parle encore de ces demandes extrêmes. Comme la cage de chasteté. «Certains aimeraient que je leur pose une telle cage, que je prenne la clé et que je disparaisse pour plusieurs heures, plusieurs journées. Je l’ai dit, ça ne m’intéresse pas. Je n’aime pas la domination psychologique, mais physique.»

Rapport de chacun à la peur et à la douleur

Ce qui est étonnant dans la proposition du metteur en scène français Thibaud Croisy, c’est l’absolue sincérité de son ton. Son envie de connaître les actions et motivations du dominant dans toute leur exhaustivité et sans les commenter. Ce qui frappe aussi, c’est le contraste entre le relatif inconfort de ce qui est raconté et le total confort des spectateurs couchés sur la moquette, dans une demi-obscurité. Certains dorment profondément, d’autres, des couples, gays ou hétéros, se collent serrés. Les visages sont détendus, peu de grimaces ou de réactions crispées à l’évocation des supplices détaillés.

Le but d’une telle proposition? En savoir plus sur des pratiques qui font fantasmer et parfois délirer. Mais aussi tester son propre rapport à la douleur, à la peur, au risque et au plaisir. Les deux heures vingt filent à vitesse grand V. Le sujet est loin d’être épuisé.


Témoignage d’un homme qui n’avait pas envie d’en castrer un autre, La Bâtie-Festival de Genève

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