Collection

Safari dans une histoire figée

Le monastère d’Einsiedeln recèle un trésor: le dernier cabinet de curiosités de Suisse. Le lieu n’est jamais ouvert au public, 
mais «Le Temps» a pu y pénétrer à la faveur 
d’une campagne de restauration

En 1827, Marie Philippe Aimé de Golbéry, ancien procureur impérial à Colmar, entreprend un grand voyage en Suisse et en Lombardie. Arc lémanique, Alpes valaisannes… il fait aussi un détour par Einsiedeln, s’extasie devant le monastère, loue les pèlerins qui affluent, et dont les prières font «retentir ces voûtes profondes lorsque les ténèbres sont descendues sur ces vastes solitudes», comme il l’écrit dans son Histoire et description de la Suisse et du Tyrol, publiée en 1839.

L’épectase évitée de justesse, Golbéry fait un saut dans l’aile gauche du bâtiment, qui accueille aujourd’hui le gymnase et l’internat, et découvre ceci: «Le couvent possède aussi des cabinets de minéralogie et d’anatomie, de beaux vitraux peints, etc.» Il se reprend vite: «Ce sont moins ces objets que la foi, que la piété des fidèles qui attirent ici tant d’étrangers.»

A deux siècles de distance, on se permettra de contredire le procureur, fût-il d’Empire. Car ce cabinet de curiosités mérite à plusieurs titres qu’on s’y intéresse: c’est le dernier de Suisse, on ne l’ouvre pour ainsi dire jamais au commun des mortels (sinon aux pensionnaires de l’internat) et les pièces qu’il renferme sont magnifiques – mention spéciale à un superbe lion (élevé par le père Damian, il batifolait dans les dépendances de l’abbaye dans les années 1930) et à une série d’ammonites fossilisées tout à fait extraordinaires.

Surtout, le cabinet avait bien besoin d’un coup de poutze: c’est d’ailleurs pour cette raison que, durant toute une semaine à cheval sur août et septembre derniers, une bonne trentaine de taxidermistes et de conservateurs-restaurateurs se sont 
affairés bénévolement à lui redonner son lustre d’antan. 
Budget estimé: entre 120 000 et 150 000 francs – un cadeau que l’Association suisse de conservation et restauration (SCR) et son homologue chez les taxidermistes (Verband Naturwissenschaftlicher Präparatorinnen und Präparatoren der Schweiz, VNPS) ont fait à l’abbaye, à la fois pour le cinquantenaire de leur création et pour offrir un peu de lumière à des spécialités peut-être méconnues.

Arche de Noé figée

Plantons le décor. Le Wunderkammer d’Einsiedeln, ce sont deux pièces de plain-pied plutôt exiguës, et une troisième à l’étage qui se poursuit en galerie. Des vitrines, des présentoirs, des étagères. C’est un cabinet de curiosités au sens que l’on donnait à ce mot à la fin du XIXe siècle: c’est à cette époque en effet que le modèle du Wunderkammer hérité de la Renaissance, rempli du joyeux bric-à-brac dont les grands voyageurs fourraient les cales de leurs navires, se scinde. Les collections ethnographiques iront nourrir les musées du même nom, alors que l’on a à Einsiedeln un ancêtre direct des musées d’histoire naturelle, concentré sur l’animal, le végétal et le minéral.

On se faufile donc entre un léopard et un aigle, on manque d’écraser une marmotte. Des hommes et des femmes en tenue de sécurité blanche, masque de protection sur la bouche et le nez, manipulent des animaux naturalisés il y a plus d’un siècle – «A l’époque, on les traitait à l’arsenic, au DDT, au PCP (le fongicide, pas l’hallucinogène, ndlr). Il vaut mieux se protéger», explique Nicolas Félix, taxidermiste au Muséum d’histoire naturelle de Genève, qui a pris quelques jours sur ses vacances pour venir donner un coup de main à Einsiedeln.

Car ces restes de bêtes, malgré le cocktail, accusent le poids des ans: des insectes et des champignons les ont attaqués, les changements de température, l’hydrolyse des graisses sous-cutanées résiduelles et les mauvaises manipulations passées ont fait des dégâts. Au premier étage, les taxidermistes sont à l’œuvre: on trie les pièces en fonction de leur état de dégradation, on passe l’aspirateur sur des pelages, on repeint des yeux de verre et des becs de canard, on redonne du flamboyant à une multitude de plumages. Par terre, alignés comme à la parade, un pangolin, un ragondin, un faisan, un varan et tout un quadrillage de mammifères, d’oiseaux et de reptiles – une arche de Noé figée, en quelque sorte.

Goethe en visite

Au rez-de-chaussée, ça ponce, ça nettoie, ça décape, ça vernit. Ici, ce sont les conservateurs-restaurateurs qui se démènent: débarrassées des pièces qu’elles supportaient, les étagères sont rajeunies, les murs du Wunderkammer retrouvent leur luminosité. Un vrai travail de fourmi, qui trouve son apogée bénédictin dans le traitement des étiquettes qui accompagnent chaque item dans les vitrines: elles sont extraites, inventoriées, rafraîchies, réparées. Et si on remarque qu’elles contiennent des bourdes? «Notre rôle n’est pas de les corriger, fait remarquer Valentine Brodard, conservatrice restauratrice aux Archives de la Ville de Fribourg. L’erreur est un fait historique en soi.»

Ici, le mouvement de l’histoire se fait quelques fois sentir par des biais subtils. Un peu esseulé dans son coin, un magnifique aigle royal – ailes déployées pour l’éternité, bec grand ouvert, serres plantées dans un lièvre qui n’en demandait pas tant. «Aujourd’hui, explique Nicolas Félix, on ne le ferait plus prendre la pose de la sorte.» Alors que la pratique du taxidermiste du XXIe siècle tend plutôt vers une forme de sobriété, pour ne pas dire de neutralité, celle de ses prédécesseurs paraît davantage encline au désir de mettre en scène des récits minuscules. Et chacun semble avoir eu ses marottes, son style: «En regardant l’allure d’une pièce, j’arrive souvent à dire qui l’a faite», conclut Nicolas Félix.

Dans l’embrasure de la porte qui mène à son bureau attenant au cabinet, on aperçoit le maître des lieux: le père Oswald – ou «pater Oswald», comme l’appellent, avec une déférence souriante, les bénévoles ici rassemblés. Le religieux a une formation de biologiste, et il est surtout très historien, les anecdotes pleuvent: la visite de Goethe, ou celle, beaucoup moins amicale, des troupes révolutionnaires, qui se livrèrent à une mise à sac dans les règles de l’art. Ou presque. Car une pièce, en tout cas, leur a résisté, trop massive pour être subtilisée: «Une demi-mâchoire supérieure de baleine du Groenland», récite le père Oswald, avec, dans le regard, quelque chose qui ressemble à une revanche gourmande.

Derrière lui, les Sans-culottes ont depuis longtemps laissé place aux hommes en combinaison blanche. Les rénovateurs ont remplacé les révolutionnaires. Dans quelques jours, ceux-là aussi s’en iront. Les portes se refermeront, et le Wunderkammer pourra reprendre sa vie lente, mais neuve. 

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