On appelle ça un press junket: une journée de promotion dans un hôtel de luxe où les journalistes, en groupes, interrogent à la file indienne les protagonistes d'un film à gros budget. Dans la plupart des cas, l'exercice consiste à enregistrer dix ou vingt fois le même disque: «Le film? Tellement fun! Le tournage? Tellement cool!» Pourtant, à Londres, dimanche 17 novembre, quelques heures avant la «Royal Premiere» en présence de la reine Elisabeth, le press junket du nouveau James Bond suscite des propos contrastés, voire critiques.

Du cinquième acteur de 007, Pierce Brosnan, au réalisateur néo-zélandais Lee Tamahori (devenu artisan corvéable depuis le succès, en 1994, de son Ame des guerriers), personne ne semble rassuré: ont-ils réussi à corrompre, ne serait-ce qu'imperceptiblement, le personnage, les ingrédients et le genre? Depuis quarante ans, les exécutants de la saga, fermement encadrés par les garants de la juteuse franchise (Albert Broccoli et, depuis son décès en 1996, ses héritiers Michael G. Wilson et Barbara Broccoli), se posent en effet cette seule et unique question.

Quelle est la réponse apportée par Meurs un Autre Jour? Hors le recul des traditionnelles cascades au profit de quelques effets numériques, le Bond torturé des premières minutes et la chanson à contre-pied de Madonna (lire ci-contre), la vingtième pièce du dossier ne dévie globalement pas de l'équation habituelle. Parce qu'il n'y a tout simplement pas d'inconnues dans un James Bond.

«Si vous souhaitez vous passer de la formule toute faite, souligne avec lucidité le réalisateur Lee Tamahori, il ne faut pas signer le contrat. C'est tout. Même un cinéaste aussi influent que David Fincher, qui vient d'accepter Mission: impossible 3, sait qu'il devra se soumettre à une recette. Le truc, c'est de pousser chaque élément à la limite de la boîte dans laquelle vous êtes enfermé… Sauf que, dans mon cas, la boîte avait déjà été explorée de fond en comble par dix-neuf films!» Un aveu d'impuissance que le metteur en scène rêve déjà de contrer.

Tamahori se dit en effet prêt à réaliser un autre épisode. «Je sais à présent comment manipuler ce matériel de manière plus radicale que dans Meurs un Autre Jour.» Mais il préfère rester prudent sur la nature précise de ses réformes: «Tout le monde a mille suggestions sur Bond, mais les producteurs et garants de la franchise savent mieux que personne ce que Bond doit conserver pour rester Bond. Pour rester familial aussi: les marchés américain ou allemand sont devenus extrêmement pointilleux avec la morale. Il n'y a pas de sang dans les Bond. Pas de sexe non plus: même si elle ne s'interrompt pas, comme habitude, dès le premier baiser, nous avons raccourci la scène d'amour entre Pierce Brosnan et Halle Berry.»

Neal Purvis et Robert Wade, les jeunes scénaristes du Monde ne suffit pas (1999) et de ce dernier épisode, cherchent depuis leur arrivée à rendre le personnage plus humain. Plus proche de Sean Connery que de la dérive ironique opérée par Roger Moore. Mais la pratique, là aussi, exclut tout débordement. «Nous arrivons avec des dizaines d'idées, explique Purvis. Michael G. Wilson et Barbara Broccoli nous écoutent pendant des heures… Et ils rejettent en général 99% de nos propositions. A nous, ensuite, de nous débrouiller pour relier les éléments qui ont leur aval selon la trame habituelle de la saga.»

Ce processus de collage, qui empêche systématiquement toute linéarité narrative, suscite une inquiétude que l'ancien Monty Python John Cleese n'hésite pas à exprimer ouvertement, relayant, il est vrai, le sentiment mitigé d'une bonne partie du public. «Il me semble que les premiers épisodes étaient moins… compliqués! rigole le nouvel interprète du savant Q. Regardez, par exemple, Le Monde ne suffit pas. La vérité, c'est qu'ils sont terrifiés à l'idée de se faire voler une intrigue. Il me semble pourtant que si plus de gens pouvaient en saisir le fil conducteur, les films seraient davantage appréciés. Et les titres! En entrant dans la série, je m'attends à devenir un expert dans l'art des titres idiots: pour le prochain Bond, je propose Ne Meurs pas demain ou Un Autre Jour ne suffit pas!»

La faute à qui? à Ian Fleming? L'écrivain est mort en 1964 et n'avait laissé qu'une quinzaine d'aventures de Bond: les cinq derniers films, depuis Permis de tuer en 1988, sont donc inventés de toutes pièces. Alors peut-être aux producteurs Michael G. Wilson et Barbara Broccoli? Ils tentent tant bien que mal de préserver le patrimoine, soumis à la figure tyrannique de James Bond lui-même. Car c'est bien lui le coupable. Bond qui change de femmes comme d'acteurs (déjà cinq). Bond qui épuise les réalisateurs les uns après les autres.

Le dernier, Lee Tamahori, ne mâche pas ses mots: «Nous passons dans sa vie, il nous change à jamais, mais lui n'évolue pas. Je n'exprime pas un regret en disant cela: il est parfait comme ça, un peu vieux jeu, presque anachronique. On détesterait cet aspect de la part de n'importe qui d'autre, mais son charme réside justement dans sa résistance à toute remise en question. Et ça se comprend: une personne qui a un permis de tuer, qui conduit des Aston Martin et qui fait craquer toutes les femmes a-t-elle une seule bonne raison de changer? Tout est là.»

«Tout est là… Tout est là?» s'interroge le plus intime des intimes de 007, Pierce Brosnan lui-même. «En réalité, pour celui qui l'incarne, devenir Bond prend beaucoup de temps. Il faut trouver sa place dans l'histoire de ce personnage. Les attentes sont énormes, les sommes en jeu également et vous devenez malgré vous, en jouant 007, l'ambassadeur d'un lourd héritage, d'une figure qui se tenait déjà droite et fière dans le paysage culturel lorsque j'étais gamin. Ce n'est pas un personnage qu'on abandonne dans sa loge à la fin du tournage. Quand j'ai débuté dans ce rôle, je me suis souvent demandé pourquoi j'avais décidé de me punir à ce point.»

Pierce Brosnan vient d'accepter, malgré sa décision initiale de s'en tenir à quatre films, d'enfiler le smoking une cinquième fois. Sera-ce, selon la proposition de John Cleese, Ne meurs pas demain ou Un Autre Jour ne suffit pas?

Meurs un Autre Jour (Die Another Day), de Lee Tamahori (GB, USA, 2002). Actuellement sur les écrans romands.