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«Zorro», l'épée qui ouvre la brèche vers des feuilletons ambitieux.
© Allan Grant/The Life Picture Collection/Getty

Série d’été

La saga des séries TV: années 1950, Zorro est arrivé!

«Le Temps» raconte la petite histoire des séries. Chapitre 1, où l’on découvre que durant la première décennie complète du genre, presque tous les fondamentaux du feuilleton TV ont été posés

Dans le petit monde des séries TV, l’alphabet commence par Z. Car s’il faut un feuilleton fondateur, on retiendra Zorro, qui apparaît sur les écrans américains le 10 octobre 1957, diffusé par ABC. La France le découvrira en 1965.

Certes, les aventures de don Diego de la Vega ne constituent pas la première fiction télévisuelle à épisodes. Lancée en 1951, L’extravagante Lucy (I love Lucy) est la mère des sitcoms, ces comédies en général tournées en public. La lignée va jusqu’à The Big Bang Theory aujourd’hui: en soixante ans, on est passé de la ménagère exubérante aux geeks coincés. Matrice des séries policières, Dragnet, qui s’étendra durant plus de 300 épisodes, apparaît aussi en 1951.

Retrouvez tous nos articles sur les séries TV.

Les séries, filles de la radio

Contrairement à une idée encore bien répandue, les séries ne découlent pas du cinéma. C’est la radio qui engendre la nouvelle fiction en images, avec son modèle économique. Le soap-opéra vient de là, les marques de lessives ayant d’abord parrainé des dramatiques radiophoniques.

En vidéo. Une analyse de la montée en puissance des séries

L’innovation «Zorro»

Dans un paysage déjà fourni, Zorro marque un seuil. C’est la première fois qu’un grand studio de cinéma, Disney, s’allie à une télévision pour lancer, avec force, un feuilleton. Par la suite, Disney absorbera ABC. A présent, le groupe veut engloutir le catalogue de Fox.

A ce sujet:  Feu vert des autorités américaines à la fusion Disney-Fox

A l’époque, avec Zorro, Walt Disney veut engranger un maximum d’argent pour bâtir son parc de loisirs. Le populaire justicier surgi de la nuit devrait pouvoir décrocher la timbale. Pour cette première expérience de série, Disney choisit un personnage créé en 1919 par l’écrivain Johnston McCulley dans un pulp, un magazine bon marché, qui en a publié 60 histoires. La série TV se place sous l’égide de la littérature populaire, dont elle est, au fond, plus proche que du cinéma.

Un justicier doté de budgets importants

Zorro fut dotée de moyens conséquents, entre 80 000 et 100 000 dollars par épisode, en retour de quoi elle fournissait des heures de programme. Malgré d’incessantes tensions, la série doit beaucoup à son responsable, Norman Foster, un féru de culture hispanique. Des grimaces du sergent Garcia aux tenues flamboyantes de don Diego, la série a imposé des images mémorables.

Auteurs d’un copieux ouvrage sur le sujet (Zorro, l'emblème de la révolte, éd. Yris), Olivier Besombes, Didier Liardet et Michelle Roussel notent que «considérée, à juste titre, comme un programme familial, Zorro n’en est pas moins une fiction dotée de séquences d’une grande amplitude parfois violentes dans la forme», des protagonistes mourant au cours de combats. Si elle n’instaure pas encore le principe du coup de théâtre régulier, aujourd’hui placé parfois même à la fin de chaque épisode, Zorro crée le système des arcs, des thèmes qui s’étendent sur plusieurs épisodes. Une narration propre au feuilleton TV se met en place.

Western, thriller et science-fiction

Cette industrie croît rapidement. On investit le film noir (Les incorruptibles, 1959-1963) ou le western (Au nom de la loi, qui lance Steve McQueen, dès 1958). Alfred Hitchcock mise aussi sur le petit écran pour son anthologie d’histoires courtes. Le succès inouï d’Alfred Hitchcock présente, dès 1955, conforte le pouvoir du nouveau média, avec encore, sur le plan de la science-fiction, La quatrième dimension en 1959.

L'anthologie d'Alfred Hitchcock enfin bien éditée: Alfred Hitchcock, le maître de télévision


Le générique de La Quatrième dimension, variante «The scarry door».

En France: une vocation éducative

En France, la genèse de la fiction TV est tout autre. On rappelle souvent la vocation pédagogique de l’ORTF, investi d’une mission de vulgarisation culturelle. Avant de singer le cinéma, les gens de télévision se tournent vers le théâtre. C’est l’ère des représentations de TV, parfois en direct, ou enregistrées et montées.

Le chercheur Gilles Delavaud (L'Art de la télévision, éd. De Boeck) a nuancé cette image d’Epinal d’une TV tout entière au service de l’édification culturelle. A travers les dramatiques, c’est aussi un nouvel art qui balbutie. Très vite, les créateurs de télévision s’interrogent sur la spécificité de leur média. Pour eux, «il s’agit d’explorer les possibilités offertes par une technologie nouvelle, d’en mesurer les contraintes et les servitudes, puis d’en évaluer les ressources expressives», note l’expert.

Très vite, de grandes différences de pratique

A grands traits, on voit ainsi la différence des deux côtés de l’Atlantique. Les Américains bâtissent une industrie ad hoc, inspirée par le cinéma mais vite autonome, où dominent quelques figures: le producteur, le créateur, le showrunner – homme à tout faire et superviseur général de l’équipe – et les scénaristes.

En France, on songe d’abord au théâtre. Le créateur sera le réalisateur, qui revendique un statut comparable, voire plus étendu, que dans le septième art. Ce qui n’empêche pas, parfois, les expériences narratives. A la fin de la décennie arrive ainsi Les cinq dernières minutes, un bijou qui durera jusqu’en 1975, puis sera repris jusqu’en 1996. Raymond Souplex y campe un commissaire Bourrel au nom bien choisi.

Le dispositif paraît encore théâtral, mais les créateurs osent vite quelques idées marquantes: une séquence d’accroche avant le générique, durant laquelle, souvent, le cadavre est découvert. Ainsi que ce fameux regard à la caméra de Bourrel cinq minutes avant la fin, dans une attachante adresse aux téléspectateurs: «Alors, vous avez deviné?» Nouvelle fée du logis, la TV trouve sa tonalité, s’adressant directement à son public, dans son salon. Une proximité de la fiction qui deviendra féconde.


Cette série d’articles représente la version remaniée et enrichie d’une première «petite histoire des séries TV» parue en août 2006.

Dossier
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