Série d’été

La saga des séries TV: années 1990, des ovnis postmodernes

Mélange absolu des genres, «Twin Peaks» bouscule le monde des feuilletons. Les Etats-Unis deviennent champ d’essai, entre innovation à la «X-Files» et sincérité humaine dans «NYPD Blue»

En ces années 2010, les séries constituent le genre audiovisuel majeur partout dans le monde. «Le Temps» évoque la petite histoire des feuilletons en sept décennies.

Précédents épisodes: 

Elle rencontre donc «le Martien», et lorsqu’elle lui demande s’il a lu la thèse qu’elle a écrite sur Einstein, il répond: «Oui, sauf qu’en général, dans mon travail, les lois de la physique sont rarement respectées.» Première réplique qui fera date. La sceptique Scully découvre Mulder, convaincu de l’existence d’un complot étatique cachant la réalité des extraterrestres.

C’est le 10 septembre 1993 aux Etats-Unis, en juin 1994 en France. The X-Files (ou Aux frontières du réel) commence une carrière tonitruante, jusqu’à une honnête 11e saison en 2018. Comme souvent, peu de gens y croyaient. Les responsables de la chaîne Fox préfèrent du western. En mal de notoriété et d’argent, les acteurs David Duchovny et Gillian Anderson pensent cachetonner pour une saison.

Notre rencontre avec le créateur Chris Carter en 2015:  Chris Carter songe déjà au-delà du retour de «X-Files»

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«The X-Files», une passion planétaire

La passion suscitée par The X-Files est amplifiée par le nouveau canal, internet. Les théories de Mulder et les bizarreries des scénarios provoquent un bouillonnement inouï. Le feuilleton est décortiqué par des milieux jusqu’ici peu familiers des fictions TV, jusqu’au Monde diplomatique. La série est vite classée comme à gauche. L’arrière-fond des X-Files relève pourtant bien davantage de l’anarchisme de droite façon libertarienne – invité au NIFFF en 2015, le créateur Chris Carter n’a pas nié. Cet ancien surfeur compose en outre Millenium, funeste variation sur la fin du millénaire, et The Lone Gunmen, une dérivée avec trois informaticiens complotistes, vus dans The X-Files, qui a la particularité d’avoir imaginé des terroristes lançant un avion contre le World Trade Center quelques mois avant le 11 septembre 2001.

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Les troubles brèches de «Twin Peaks»

The X-Files fut rendue possible grâce à une secousse majeure, au début de la décennie: Twin Peaks, due au cinéaste David Lynch et à Mark Frost, scénariste ayant opéré sur L’homme qui valait trois milliards, puis Hill Street Blues. Suspense autour de la mort de Laura Palmer, découverte d’une petite ville aux habitants étranges, comédie, soap-opéra, drame et histoire fantastique: les auteurs font feu de tous les genres. L’influence de ces 30 épisodes reste considérable. Auteur d’une analyse de la série et du film qu’en tirera David Lynch, Guy Aspic écrit: «Twin Peaks est décidément affaire de création paradoxale et oblique, poussant à ouvrir les perspectives, à voir en grand le petit écran.»

Twin Peaks demeure unique, tandis que The X-Files marque vraiment l’histoire du genre. Elle élève l’ambition artistique et budgétaire, et elle ouvre l’ère de séries qu’on pourrait qualifier de postmodernes. Des feuilletons gavés de références au patrimoine de la fiction TV, ou du cinéma, dans lesquelles l’intrigue en soi est secondaire, reléguée par les procédés d’écriture et les artifices employés pour garder l’attention du public.

«Dream On» et la métabolisation de la culture populaire

La comédie n’y échappe pas. La même année que Twin Peaks, voici Dream On, ou les péripéties drolatiques d’un éditeur qui, enfant, s’était empiffré de télévision. Les créateurs, Marta Kauffman et David Crane, recyclent et citent à tout va, de manière littérale: des extraits de vieux films ou d’anciens feuilletons rythment la vie du héros. La TV, désormais, se nourrit aussi de la TV. Les mêmes auteurs lanceront en 1994 Friends, qu’ils conçoivent comme une réaction à leur propre Dream On: la relecture d’un genre, la sitcom, appliquée cette fois à un groupe.

En 1997, Ally McBeal emprunte aussi à une certaine culture populaire, l’imagerie des dessins animés, pour conter les errances sentimentales de ses avocats. Buffy contre les vampires, elle, revisite les terres du fantastique pour une analyse fine de l’adolescence. Un an plus tard, Dawson parle aux ados en usant d’un ton parfois grave, et en traitant assez ouvertement de crises familiales ou de sexualité. Là, c’est le héros qui vit d’abord dans l’imaginaire, ce Dawson qui se veut cinéaste et qui voit la vie comme un film.

«Dawson» face au récent «13 Reasons Why»: De «Dawson» à «13 Reasons Why», l’adolescence s’aggrave

A l’inverse, des feuilletons à hauteur humaine

Alors que durant cette décennie, la France donne plutôt dans les feuilletons unitaires, les Etats-Unis sont le champ d’expériences multiples. Car en même temps que ces feuilletons référentiels, des créateurs remettent la main à la pâte – humaine. Dès 1990, New York Police judiciaire (Law and Order), raconte avec austérité les enquêtes de policiers, puis les négociations au tribunal. Ou quand la justice est confrontée au facteur humain. Ensuite, NYPD Blue aborde tous les sujets sensibles, racisme, solitude urbaine ou sida, en racontant, durant douze saisons, les journées trop ordinaires de policiers qui n’ont rien d’héroïque. Et l’on pense à Urgences (ER), qui réussit à gagner une forte popularité sans jamais transiger sur le jargon hospitalier.

L’audace va jusqu’à la satire féroce avec Profit, en 1996, histoire d’un homme d’affaires prêt à vendre père et mère pour réussir. Un climat proche du glaçant roman American Psycho de Bret Easton Ellis, et tout aussi sulfureux: seuls quatre des huit épisodes avaient été diffusés, ce qui n’a pas empêché la série de bouleverser le paysage.

Tout ceci manque un peu d’humour? La BBC se charge de dérider le petit écran avec Absolutely Fabulous, institution incorrecte de 1992 à 2012, avec ses deux grandes quadras perdues dans leurs méandres sexuels, familiaux ou éthyliques.

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