Scènes

Comment s’aimer dans notre monde ultra-connecté?

SMS, appels, alertes, etc. Difficile d’avoir un moment en solitaire avec l’élu(e) dans notre quotidien hyperconnecté. Un spectacle romand en parle avec élan. A voir à Aigle du 15 au 17 février

Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les absents n’ont pas forcément tort. Ils ont même souvent plus raison que les personnes présentes pour de bon. Pourquoi? Parce que le portable leur donne la priorité. Ça sonne, ça vibre, ça pépie. Qui, parmi nous, n’interrompt pas sa conversation pour checker qui surgit ainsi? Ce syndrome de l’absent si présent et du réel parfois fuyant est au centre de Nous ne disparaîtrons pas, la dernière création de la compagnie romande Überrunter. Sous la direction alerte de Claire Nicolas, quatre jeunes comédiens racontent la difficulté de nouer des liens dans un monde si parasité. Au service de ce spectacle ailé, mais un peu trop léger, les textes d’Alexandra Badea, Falk Richter et Dennis Kelly. Après la Maison de quartier de Chailly, à Lausanne, le spectacle est à voir au Théâtre Waouw à Aigle du 15 au 17 février.

La bonne idée de cette création? Ce début saisissant où les quatre mousquetaires installent un décor par la seule parole. Après la représentation, Claire Nicolas nous explique que les acteurs peuvent modifier les détails de ce visuel chaque soir «pour que le spectacle reste vivant». Lors de la première lausannoise, le quatuor a brossé un premier plan recouvert de roses blanches, un deuxième plan accueillant des pâtes sans gluten et un troisième niveau occupé par une pente peinte en bleu. Sur le mur du fond trône un écran, dans lequel la fine équipe s’échappe ensuite pour rejoindre le monde virtuel.

La force des fans virtuels

C’est que tous partagent la même angoisse: comment conserver de vraies relations dans un environnement sans cesse connecté? Sandro De Feo, qui est allé se former à Liège et a une belle puissance de jeu, aimerait avoir une vraie histoire avec Loredana von Allmen, petite blonde élastique issue des Teintureries et fan de hip-hop. Malheureusement, sa chérie fait un vœu qu’elle formule dans une baignoire imaginaire: «J’aimerais que tu sois parmi les 1783 personnes qui me suivent sans me connaître.» Autrement dit, aussi amoureux soit-il, Sandro peut difficilement régater avec la fascination qu’exercent sur sa compagne des milliers de fans virtuels. L’observation émane de l’auteure roumaine Alexandra Badea, reine du verbe direct et de l’image éloquente.

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Plus logorrhéique et poétique, Falk Richter dresse le constat de tout ce qui disparaît dans le monde moderne – les émotions négatives, la peine et la douleur, la mort, mais aussi le hasard, la douceur et la générosité – de sorte à ce que la voie soit libre pour la consommation sans arrière-pensée. Il poursuit avec ce qui demeure – la pornographie, la compétition, l’inquiétude, le malaise, etc. – et qui invite, là aussi, à consommer pour se tranquilliser. Le dramaturge allemand s’exprime par la voix de Laetitia Barras, belle comédienne racée également diplômée des Teintureries, mais qui manque de force et parfois de précision pour défendre un monologue aussi long.

La chimie de l’amour

Le quatrième larron de ce spectacle monologique? Lucas Savioz, visage souriant et corps leste, amoureux fou dans son texte, celui de Dennis Kelly, et qui parle face au public des phénomènes scientifiques – la gravité, la chimie et l’électricité – responsables de cet état euphorique.

On le voit, chaque comédien a son «moment» et cette linéarité fait un peu spectacle d’école. Cela dit, le quatuor danse aussi. Et retrouve, dans des chorégraphies de l’attachement ou robotiques réglées par Judith Desse, l’élan collectif du début, lorsqu’ils peignaient le décor virtuel sur une scène nue. Cette énergie ou celle des dialogues leur réussissent mieux que les trop sages monologues.


Nous ne disparaîtrons pas, du 15 au 17 février, Théâtre Waouw, Aigle.

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