«Quand la légende devient des faits, imprimons la légende.» Cet aphorisme fameux, prononcé par l’éditeur Mawell Scott dans L’homme qui tua Liberty Valance, western réalisé en 1962 par John Ford, avait donné son titre – Print the Legend – à une grande rétrospective consacrée il y a douze ans par le Festival de Locarno aux liens entre cinéma et journalisme. Dans un ouvrage coédité à cette occasion par les Cahiers du Cinéma, on apprenait que la première apparition d’un journaliste sur un écran date de 1899. Alors que les opérateurs Lumière faisaient en quelque sorte du reportage en allant filmer à travers le monde, ici un paysage, là une cérémonie ou un monument fameux, George Méliès mettait en scène, dans L’affaire Dreyfus, plusieurs journalistes s’écharpant autour de la condamnation pour trahison du capitaine français.

Dès les débuts du cinéma, le journaliste devient donc personnage de cinéma. Il apparaît aussi bien dans des polars que des drames, des comédies que des westerns, et est souvent là pour symboliser la recherche de la vérité, la dénonciation du mensonge et des magouilles en tout genre. Spotlight procède d’autre chose: ce n’est pas un film avec des journalistes, mais un film sur les journalistes et la profession d’enquêteur. Comme l’était l’an dernier L’enquête, de Vincent Garenq, sur l’affaire Clearstream. Ou comme l’était en 1976 Les hommes du président, d’Alan J. Pakula, sur la crise du Watergate, qui aboutit à la démission du président Nixon suite à un travail d’investigation exemplaire de Bob Woodward et Carl Bernstein, du Washington Post.

Ce film reste le mètre étalon de ce que l’on pourrait appeler le «film de journalisme», soit des longs-métrages montrant comment un enquêteur va parvenir à faire éclater une vérité cachée. Ou non: dans Zodiac (2007), David Fincher retrace l’infructueuse enquête d’un journaliste et d’un dessinateur de presse qui se sont lancés sur les traces, dans le San Francisco des années 70, d’un tueur en série. D’autres longs-métrages s’intéressent plus globalement à la vie d’une rédaction, comme Network (Sidney Lumet, 1977) ou Le journal (Ron Howard, 1994). Le journaliste doit ici faire son métier tout résistant à des pressions, tant économiques qu’éditoriales.

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Dans l’ouvrage collectif Print the Legend, l’essayiste italien Rodolpho Brancoli avance que dans le cinéma hollywoodien, il existe quatre sortes de journalistes. D’abord «les saints», qui tels Woodward et Bernstein sont «bons et honnêtes, remplis de scrupules et d’éthique»; une définition qui sied également parfaitement aux héros de Spotlight. Il y a ensuite «les silhouettes», ces rédacteurs que l’on croise en horde déchaînée sur les marches d’un tribunal ou dans un couloir; ils servent à faire avancer le récit, ne sont qu’un outil au service d’une dramaturgie plus vaste. Puis vient «le saint à l’auréole impure», cet enquêteur prêt à s’arranger avec la déontologie pour parvenir à ses fins, et enfin «le monstre», dénué de tout scrupule et profondément méprisable. Une chose est sûre: si la figure du journaliste au cinéma connaît d’innombrables occurrences, les purs «films de journalisme», comme l’est Spotlight, ne sont dans le fond pas légion.

A lire: «Print the Legend – Cinéma et journalisme». Sous la direction de Giorgio Gosetti et Jean-Michel Frodon. Ed. Cahiers du Cinéma/Festival international du film de Locarno, 2004.