Saint patron des grognons

Sur l’ubac du rêve américain, un chnoque hargneux se lie d’amitié avec un kid chétif dans «St. Vincent», une comédie sentimentale plutôt acide, avec l’impeccable Bill Murray

Genre: DVD
Qui ? Theodore Melfi (2014)
Titre: St. Vincent
Chez qui ? Ascot Elite

C’était dans une autre vie, une vie de labeur et de sang, quand la noirceur était une vertu et la route pleine de boue. Vincent (Bill Murray) revenait du Vietnam, vidé de sa substance. Il a trouvé refuge auprès de Sandy. Ils ont été heureux. Les années ont passé. Sandy, qui a perdu la tête, est en institution, et Vincent patauge dans la hargne, la misanthropie, l’alcoolisme…

Le destin lui offre de quoi sortir de la routine à défaut du marasme: l’arrivée fracassante d’une nouvelle voisine, Maggie (Melissa McCarthy), et de son fils, Oliver. Racketté dès son premier jour d’école, le gamin cherche refuge chez Vincent. Divorcée, travaillant dur, Maggie prend le vieux grognon comme baby-sitter.

Il emmène le gosse dans ses activités qui consistent à perdre aux courses de chevaux, à traîner dans les bars et à fréquenter Daka (Naomi Watts), une prostituée russe enceinte…

La conjonction de l’enfant trop mignon et du vieux salopard qui finit par fondre est une valeur sûre de la comédie sentimentale. St. Vincent joue à fond cette carte, mais avec un art du second degré qui n’appartient guère qu’à l’impeccable Bill «fucking Ghostbusters n’Groundhog Day» Murray comme le scande le Wu-Tang Clan dans Coffee and Cigarettes, de Jim ­Jarmush.

Le comédien n’a pas son pareil pour proférer des vacheries t ongue-in-cheek, poser un regard de bigorneau sur les choses et les êtres, être infâme… Gosse chétif mais malin, le jeune Oliver lui tient la dragée haute. Ils s’amadouent sans trémolos. Lorsque le mioche est pris à partie par trois grands, le baby-sitter lui enseigne l’art du bourre-pif plutôt que les versets où l’on tend l’autre joue…

Après Winding Roads (1999) et une pincée de courts, Theodore Melfi signe son second long-métrage, une étonnante réussite. Il met en scène une série de personnages attachants, jusque dans les seconds rôles. Le récit sinue avec finesse entre la comédie et le drame social. L’argent, l’argent qui manque, l’argent dur à gagner, est le nerf du film, comme il est celui de l’Amérique légèrement sinistrée. Daka perd son job de pole dancer au sixième mois de grossesse. Technicienne sur scanner, Maggie accumule les heures sup’ pour nouer les deux bouts. Vincent n’a plus un rond et un bookmaker sur le dos.

Vincent fait une attaque qui le laisse aphasique. Petite faute de goût: franchement, un acteur aussi subtil, on évite de lui mettre une patate dans la bouche… Mais peut-être la frustration qu’induit ce handicap participe-t-elle d’une entreprise de dérision généralisée. Ainsi, ce n’est pas la rédemption qui attend Vincent, carrément la canonisation! Oliver doit présenter un exposé sur un saint contemporain. Plutôt que Mère Teresa, il choisit l’acariâtre voisin, creusant sous les épines pour dénicher quelques pépites de tendresse. Il réussit à arracher une larme au chnoque.

Ces péripéties foutraques se concluent dans l’apaisement d’une sorte de méta famille recomposée, comme si en additionnant les déglingues financières et morales on obtenait une forme d’harmonie.

Vincent sort en griller une incognito. Allongé sur son transat, il écoute «Shelter from the Storm», de Bob Dylan, et chante à tue-tête: «’Twas in another lifetime, one of toil and blood When blackness was a virtue and the road was full of mud…»