Sainte-Beuve n’a pas la cote. La faute en est à Marcel Proust qui, dans son Contre Sainte-Beuve, l’accusait de mesquinerie et surtout de confondre les hommes et les œuvres. Crime capital, selon Proust, dans la mesure où une telle confusion détournerait l’attention de l’essentiel, c’est-à-dire du travail ou de l’invention, en un mot du génie, par lequel un (grand) écrivain est ce qu’il est.

Réhabiliter Sainte-Beuve

Confondre l’homme et l’œuvre, c’est ne pas voir que le moi qui écrit se situe à un tout autre niveau que celui parle ou agit dans la vie courante, c’est méconnaître la source obscure, mais profonde, dont surgissent les vraies œuvres. Proust n’avait pas tort, mais (volontairement ou pas, c’est une autre question!) il se trompait de cible. Sainte-Beuve, au fond, ne pensait pas autrement que lui.

Il est temps de réhabiliter Sainte-Beuve contre Proust, et cela pour plusieurs raisons. La première est qu’en le congédiant ainsi, on se prive de voir qu’en vérité Charles-Augustin Sainte-Beuve fut le plus grand critique non seulement de son temps, mais sans doute de l’ensemble du XIXème siècle français. Nous autres résidants de Romandie sommes bien placés pour le savoir: entre 1837 et 1838, à raison de trois cours hebdomadaires, Sainte-Beuve, invité par Juste Olivier, professe à l’Académie de Lausanne son cours sur Port-Royal qu’il publiera ensuite entre 1840 et 1859 en plusieurs volumes.

La voix des écrivains

Or ce Port-Royal est un chef-d’œuvre absolu: c’est non seulement une étude profonde, informée, inspirée, et vibrante de sympathie du jansénisme, c’est aussi le meilleur tableau de la littérature française du XVIIème siècle qu’on ait jamais composé. Et ce que l’on comprend, à lire ces pages admirables, et qui constitue une autre raison de rendre justice à son auteur, c’est que ce n’est pas, comme Proust le lui reproche, les particularités ou les faiblesses de l’homme qui intéressent Sainte-Beuve chez un écrivain, c’est au contraire tout ce qui en lui, dans son existence comme dans son style, touche à ce qu’on pourrait nommer sa tonalité ou, si l’on préfère, sa voix.

Dans le tapage médiatique de la culture de son temps (les revues, les journaux), Sainte-Beuve se distingue par une qualité d’oreille qui est sa manière de résister aux faux-semblants de la mode en se montrant au contraire attentif à ce qui fait la qualité littéraire des œuvres qu’il est appelé à passer en revue.

Journal intellectuel

Cette qualité d’oreille, on la retrouve à chaque page du Cahier brun (un ensemble de notes rédigées entre 1847 et 1868) dont Patrick Labarthe publie pour la première fois dans son intégralité le manuscrit original. Ce cahier est, comme le dit son éditeur à très juste titre, un véritable laboratoire: on y assiste non seulement à la rédaction d’une sorte de journal intellectuel, mais aussi à la naissance et surtout au mouvement d’une réflexion critique constamment à la recherche des instruments adéquats pour juger à bon escient des événements et des personnalités aussi bien historiques que politiques et littéraires de son temps.

Sans doute, Sainte-Beuve consacre-t-il beaucoup de temps à rapporter les séances de l’Académie française (dont il fait partie) ou à commenter des événements d’une histoire dont le détail ne nous est plus présent (et, en ce sens, on ne peut qu’admirer le travail de bénédictin effectué par Labarthe pour nous en éclaircir les allusions).

Notes fulgurantes

Cela ne l’empêche pas de parsemer ses observations de notes parfois fulgurantes et qui gardent toute leur actualité. Par exemple: «qu’est-ce que Chateaubriand? Un Epicurien qui a l’imagination catholique.» Ou à propos de Goethe: «Il comprenait tout dans l’univers,- tout excepté deux choses: le chrétien et le héros.» Ou encore: «Le mahométisme n’est qu’une revanche de la religion des patriarches sur le christianisme, une revanche d’Abraham sur Jésus-Christ.»

On ne peut parfois s’empêcher de sourire: «Le Figaro est une boutique qui a une porte donnant sur le Bordel et une autre donnant sur la Sacristie.» Ou à propos du titulaire de la chaire de poésie latine de la Sorbonne: «Luce de Lancival, par suite d’une maladie vénérienne, dut subir l’amputation d’une jambe: il portait une jambe d’argent, laquelle fut payée, comme on voit, par l’Etat.»

L’oncle Beuve

Qu’on ne s’y trompe pas: en dépit de ce qu’il nommait lui-même parfois ses «poisons», Sainte-Beuve est un grand esprit. Le premier à le comprendre ne fut autre que Baudelaire, qui parla toujours avec affection de «l’oncle Beuve» et qui, de Bruxelles, où il s’était exilé en 1865, n’hésitait pas à lui écrire à propos de son premier recueil de poèmes, Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme, «le soir, après le dîner, je relis Joseph Delorme avec Malassis. Décidément vous aviez raison; Joseph Delorme, c’est Les Fleurs du mal de la veille. La comparaison est glorieuse pour moi. Vous aurez la bonté de ne pas la trouver offensante pour vous.»


Charles-Augustin Sainte-Beuve, «Le Cahier brun (1847-1868)», texte établi, présenté et annoté par Patrick Labarthe, Droz, 534 p.