Musique

A Sainte-Marie-aux-Mines, Jacques Higelin enchante encore

Le festival C’est dans la Vallée, créé en Alsace par le musicien Rodolphe Burger, accueillait samedi des proches d’Higelin pour un bruissant hommage. Reportage

En 2010, quand Jacques Higelin a voulu tirer son chapeau devant le bled alsacien où il allait enregistrer bientôt un troisième album, il a écrit une sorte de western nordique: «Sur les hauteurs de Sainte-Marie-aux-Mines/Tous les killers d’la bande à Rody/Ont déchargé leurs chevrotines/Sous les bottines d’Higelin Jack». Samedi soir, Rody, mieux connu sous son nom de ville Rodolphe Burger, chante la chanson. Il a des dégaines de shérif. «Bye Bye Bye», balance-t-il enfin face à une foule compacte qui ne croit pas en la mort.

Treizième édition du festival C’est dans la Vallée; à chaque fois Burger se dit qu’on ne l’y prendra plus. A chaque fois, il y retourne. Cette année, des potentats ont cru bon d’interdire au dernier moment, pour des raisons sécuritaires, le grand bal électro. Burger est une incongruité dans cette région sinistrée – il avait le choix de partir, il a décidé d’y rester. Il a même créé dans la ferme de sa tante Frida un studio qui porte en allemand le nom d’un levraut. Alain Bashung y est venu. Rachid Taha y est venu.

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Jacques Higelin y a enregistré ses trois derniers disques. C’est un galetas plein de sièges défoncés et de livres lus, il y a une cuisine dont on entend parfois les poêles dans certains enregistrements. Des tas d’instruments du monde entier, de toutes les époques, comme ce stylophone de 1967, un clavier minuscule que l’on peut actionner à l’aide d’un poinçon. Vendredi, on montrait en ouverture du festival un film inédit de Nicolas Comment. On y voyait Higelin s’obstiner sur cet objet, sur cette même table, sous cette même charpente.

«Les fantômes nous accompagnent»

«On n’est pas en train d’élever un funérarium», s’offusque Rodolphe Burger lorsqu’on lui parle de ces hommages à répétition aux âmes défuntes. Taha. Higelin. «Mais les fantômes nous accompagnent, oui.» Le soir avant le concert pour Jacques, ils se retrouvent tous dans la winstub Aux Mines d’Argent, il y a trois générations d’alliés d’Higelin. Le patriarche en chapeau de cuir et lunettes rondes, Areski, qui enregistrait il y a cinquante ans exactement les premières chansons d’Higelin. «Une espèce de liberté… je crois… on ne savait même pas qu’on faisait de la musique.»

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En face de lui, il y a Izïa, la fille de Jacques, elle n’a pas 30 ans, elle était là dans l’après-midi pour dévoiler la plaque d’un nouveau kiosque au nom de son père. Samedi, elle débarque sur scène, fébrile: «Cette chanson, c’est mon héritage.» Il y a autour d’elle les musiciens d’Higelin. Alice Botté, blouson de cuir, guitare à gauche, une tête de renard pâle. Mahut qui sort des appeaux, des berimbaus, des cloches népalaises, tout ce dont la chanson a besoin pour prendre des virages imprévisibles.

Izïa lance Ballade pour Izïa. C’est assez rare de chanter une chanson qui vous est adressée. «D’où, d’où, d’où viens-tu/O ma tendre merveille,/Mon amour absolu?» Dans ce théâtre municipal élevé en 1906, quand la région était encore remplie d’ouvriers exténués, le public est une larme. Les anges défilent. Sandrine Bonnaire, qu’Higelin a voulu auprès de lui après qu’il l’a vue danser dans la rue, joue la part shamanique des textes anciens (L’Incendie, Magicien, Magicienne).

Fred Poulet et la contrebassiste Sarah Murcia fabriquent une danse de robots, hilarante, pour Le Minimum. Red se souvient de sa propre enfance sur les routes des colonies alpines lorsqu’il martelait Cayenne. Il y a La Rousse au chocolat dans une version sévère, lumineuse, d’Alice Botté. Il y a la trompette d’Erik Truffaz dont les sourdines font des arcs électriques entre les respirations. Tout ce répertoire qui est soudain parfaitement vivant, vaudevillesque, d’une précision sidérante, est précédé au mot près par les premiers rangs – ils ont fait du chemin pour entendre les apôtres d’Higelin se souvenir de lui.

C’est la puissance magnétique de Rodolphe Burger: faire des périphéries des épicentres. Au programme du festival, il y a de jeunes musiciens électroniques, des joueurs d’oud qui tiennent des bars, il y a Bertrand Belin dont la voix grésille, il y a un architecte-guitariste (Stephan Zimmerli de Moriarty) qui présente des projets de studios en bois; ils ressemblent à des cabanes d’enfants ou des capsules spatiales. Ce festival, ce n’est ni l’avant-garde, ni le populaire, ce sont des ponts suspendus.

Une cartographie des musiciens rhénans

Dans cette région dont les frontières sont mobiles, où de l’allemand surgit au détour d’une phrase, la culture a des airs de fleuve. Burger est en train d’établir une cartographie des musiciens rhénans, de Grauzone, Stephan Eicher, à Kraftwerk, et plus loin encore. On joue à se relier. Et cet hommage à Jacques Higelin, mort le 6 avril 2018, relève du même esprit. «C’est le moment où Jacques montait son petit chœur.» Le parterre ajuste un accord majeur. On se chauffe la voix. A la fin, quand la troupe a salué très bas, le public chante encore.

«Frère Jacques, Frère Jacques, dormez-vous?» C’était une tradition du temps d’Higelin quand il tardait à monter sur scène. Ce soir, c’est une invocation. La nuit commence à peine, il n’est que minuit. Il reste du vin sec, de la bière fraîche et des saucisses, il reste des flots de musique qui vont se déverser sur cette ville. Au XVIe siècle, Sainte-Marie-aux-Mines fournissait son minerai d’argent au royaume entier. Un jour noir, les filons se sont taris. Parions sur les chansons.

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