Culture

Sainteté et hérésie

Le culte des saints a dû son ampleur aux récits de vies, qui véhiculent, outre la doctrine officielle, une théologie alternative parfois subversive.

Aviad Kleinberg. Histoires de saints. Leur rôle dans la formation de l'Occident. Trad. de Moshé Méron. Gallimard, 360 p.

Lorsque, au IVe siècle après J.-C., le christianisme devient religion d'Etat sous l'empereur Constantin, apparaît la notion de juste croyance, qui sera affinée au fil des grands conciles œcuméniques du premier millénaire. Toute une littérature se met alors à fleurir pour soutenir les dogmes naissants de l'Eglise catholique. Les Vies de saints vont devenir au long des siècles un important corpus doctrinal grassement enrobé de fiction, histoire d'intéresser les chrétiens et d'entretenir leur foi. Mais nombre de ces récits expriment les tensions qui ont traversé les sociétés qui les ont produits. A côté de l'histoire officielle émerge ainsi, en filigrane, un message subversif qui présente une vision du monde différente de celle imposée par les autorités ecclésiastiques. Une autre théologie, souvent en contradiction avec celle de l'Eglise et frisant l'hérésie, s'est donc développée durant plusieurs siècles, sans provoquer pour autant de ruptures dans l'ordre social.

Telle est la thèse avancée par l'historien des religions israélien Aviad Kleinberg dans son dernier livre. Son étude éclaire sous un jour nouveau l'histoire de la sainteté chrétienne. Mais, contrairement à ce qu'indique le sous-titre, elle ne démontre pas le rôle des histoires de saints dans la formation de l'Occident. Cet ouvrage pèche parfois par un manque de clarté, et l'auteur semble avoir de la peine à aller jusqu'au bout de son analyse. Mais le livre dans son ensemble s'avère intéressant.

L'auteur explore cette théologie alternative depuis ses débuts, au IIe siècle, moment où le culte des martyrs chrétiens prend son essor, et cesse ses investigations à la Réforme. Les persécutions dont les adeptes de la nouvelle religion ont été victimes ont fourni au christianisme une nuée de saints, dont le peuple et les élites ont rapidement cherché à tirer des bénéfices spirituels. Une fois le christianisme devenu religion d'Etat, les ascètes ont pris le relais des martyrs et permis ainsi la poursuite de la logique d'échange qui sous-tend, selon l'historien, ces deux formes de sainteté: l'existence des Justes compense en effet les péchés du commun des mortels et lui rend donc la vie plus supportable.

Les évêques ne se sont pas contentés de tolérer le culte des saints pour faire une concession aux croyances populaires, mais l'ont encouragé et dirigé pour mieux le contrôler. En devenant les imprésarios de ces trublions qu'étaient parfois les hommes de Dieu, les autorités ecclésiastiques se donnaient les moyens de vérifier leur orthodoxie et leur orthopraxie. Mais elles ne purent empêcher l'apparition d'éléments subversifs ou critiques envers la hiérarchie. L'historien démontre l'existence de cette théologie parallèle en analysant les vies de sainte Perpétue, de saint Antoine, de l'ascète Paul, de Syméon Stylite, de saint François d'Assise et de quelques héros de la Légende dorée de Jacques de Voragine.

Prenons l'histoire de saint François d'Assise, qui illustre bien le propos de l'auteur. A ses yeux, la vie du Poverello constitue une critique implicite de l'Eglise telle qu'elle se présentait au XIIIe siècle. Avec le pape Innocent III, elle était parvenue au sommet de sa puissance politique, et s'était passablement éloignée de l'idéal évangélique. Saint François d'Assise restaura la fidélité à cet idéal en créant un ordre mendiant, soit un modèle chrétien en opposition totale avec l'institution de la papauté. Cette dernière, confrontée à des mouvements de contestation depuis quelques décennies, n'eut pas d'autre choix que d'intégrer le nouvel ordre afin de contenir la colère qui montait contre elle. Mais comme l'existence même des franciscains représentait un contre-modèle à son pouvoir, la papauté s'évertua à diminuer leur sainteté après la mort de François, en attaquant leur conception de la pauvreté et en accordant à l'ordre des privilèges pour mieux l'institutionnaliser.

Tant que la théologie parallèle exprimée dans les Vies de saints restait implicite, elle était tolérée par les autorités ecclésiastiques. Mais si quelqu'un s'avisait de la proclamer haut et fort, cette théologie devenait hérésie. L'Eglise n'était pas vraiment préoccupée par le fait que la plupart des fidèles ne croyaient pas ce qu'ils devaient croire – c'était là une manifestation d'ignorance ou de manque d'instruction. Mais elle ne pouvait en revanche accepter une désobéissance consciente, soit la contestation ouverte de son autorité.

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