Critique: «Othello», Théâtre Saint-Gervais, Genève

Mal profilée, la tragédie manque de force

Pourquoi Eric Salama a-t-il mis en scène Othello? Lorsqu’on se pose cette question, c’est mauvais signe en matière de lisibilité des intentions. Bien sûr, la question est rhétorique, puisque l’artiste genevois y répond dans le programme. S’il a monté cette tragédie de Shakespeare, c’est pour évoquer «l’histoire d’une folie contagieuse et d’un homme qui transmet sa maladie à tout son entourage».

Sur le papier, il s’agit donc de comprendre pourquoi Othello le Maure donne plus d’importance au fiel du traître Iago qu’au miel de sa Desdémone adorée. Pourquoi il préfère le malheur au bonheur. Question pertinente dans nos sociétés sécuritaires qui font de la crainte du pire un sport communautaire.

On attendait une lecture anglée de la part de ce metteur en scène qui a démontré son mordant politique en créant des partitions de George Tabori, d’Edward Bond et Armand Gatti. Malheureusement, loin de raconter notre appétit coupable pour le drame, son Othello est surtout une vision allégée de la tragédie. Pas de musique, des éclairages sommaires, un décor réduit à trois châssis sur lesquels sont projetés des motifs décoratifs, des mosaïques ou des toiles de maître: le théâtre pauvre peut faire des merveilles en stimulant l’imaginaire. Ici, faute d’une proposition alternative, il paraît simplement chétif et en mal de moyens.

Les comédiens ne sont pas en cause. L’imposant Ahmed Belbachir compose Othello, tandis que le félin Vincent Bonillo joue Iago. Duel de l’ours et de la panthère, du socle et de l’eau qui l’érode. Avec sa manière de sourire en coin, type bad boy parisien, Vincent Bonillo est taillé pour Iago. Sa voix siffle, ses yeux se plissent, son souffle se fait plus court lorsque la proie paraît: le comédien exalte le rôle. Quant à Ahmed Belbachir, il vit la chute de manière viscérale, s’effondrant sous le poids de la jalousie. Les scènes entre les deux acteurs sont de loin les plus réussies.

Moins de réussite avec les actrices. On ne peut pas soupçonner Eric Salama de machisme, lui qui, à l’Orangerie, a troussé un génial Hamlet avec une composition uniquement féminine (LT du 21.09.2010). Pourtant, à Saint-Gervais, Desdémone (Pierra Bellato) et sa dame de compagnie Emilia (Elodie Weber) sont caricaturales de niaiserie. Elles passent du caprice à la crise, minaudent, enragent, trépignent. Pourquoi ce parti? Mystère.

Le salut aurait pu venir de Marie Probst. Qui joue d’abord une narratrice joliment allumée, puis revêt les habits de Cassio, le fidèle lieutenant sali par Iago. Mais pourquoi abandonner si vite la piste épique qu’elle entame avec le résumé des épisodes qui amènent les Vénitiens à Chypre?

L’excès de questions est rarement bon. Il dénote un travail mal profilé plus qu’une chasse au trésor passionnante à pister.

Othello, jusqu’au 30 avril, Théâtre Saint-Gervais, Genève, 022 908 20 00, www.saintgervais.ch