Scènes

A Saint-Gervais, trois drôles jouent à jouer

Sur la scène genevoise, le collectif Gremaud/Gurtner/Bovay incarne, dès mardi, des acteurs peu aguerris qui montent un spectacle bancal. Drôle et humain. A l'occasion de la reprise genevoise de ce spectacle créé à Vidy, voici la critique publiée en mars dernier

Qu’y a-t-il de plus touchant et de plus drôle qu’un groupe de personnes qui mènent une activité sans en maîtriser toutes les clés? Après avoir incarné des choristes hésitants dans Chorale et des potiers amateurs dans Les potiers, Michèle Gurtner, Tiphanie Bovay-Klameth et François Gremaud jouent des comédiens pas ou peu expérimentés dans Pièce. Chaque fois, le trio excelle à souligner les bugs et les rapports de force qui émanent d’une telle entreprise. Mais l’exercice ne se résume pas à une parodie comique. Il montre aussi le courage de ces pionniers très appliqués.

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Oui, vous ne rêvez pas. Aux deux tiers de Pièce, lorsque le trio tente une mise en scène de Médée, vous assistez bien à un remake de Clôture de l’amour, magnifique texte de Pascal Rambert qu’interprètent avec fougue Audrey Bonnet et Stanislas Nordey. Deux monologues qui se font front et signent la fin d’un feu amoureux. Ici, François est Jason, Tiphanie est Médée. Ils se griffent à distance, à l’image du couple modèle, et soulignent, avec de grands gestes de bras et de tête, leurs besoins respectifs. L’un parle de liberté, l’autre de respect. La scène dure peu, mais aiguise le regard critique. Dès lors, on cherche la référence. Bingo. Peu après cette confrontation, c’est Ariane Mnouchkine et ses danses orientales qui entrent dans le tableau. «C’est vrai, reconnaît François Gremaud, amusé. Ces deux artistes ont été évoqués lorsque nous avons trouvé ces passages. Mais le remake n’est pas notre moteur. Ces références ont surgi en improvisation, car on les avait infusées. Nous payer la tête des célébrités n’est pas notre objectif», assure le co-metteur en scène de l'aventure.

Intonations forcées

C’est tellement vrai que le spectateur n’a pas besoin de connaître ses classiques pour apprécier l’art du décalage de cette proposition. Dans un décor de salle de répétition, réplique de l’Espace Mont-Blanc à Lausanne, les comédiens ouvrent la soirée avec la mise en place de ce qui pourrait être une parabole biblique. On repère le nom de Jézéchiel, on entend vaguement une histoire de champ brûlé, mais peu importe le livret. L’intérêt réside dans ces chorégraphies (savamment) maladroites, ces répliques mal synchronisées, ces gestuelles exagérées ou encore ces intonations forcées. Sans oublier les positions improbables – à quatre pattes, le corps en croix –, et ces visages hébétés, sidérés…

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Du Grand-Guignol? Non, car ces trois-là accomplissent cette mise en abîme avec une vraie sincérité. De plus, ces séquences où, dans une version d’Antigone, on voit encore Créon bouder comme un enfant contrarié, sont réglées au souffle près. Comment, sinon, les pas des protagonistes sur la scène pourraient-ils être ainsi sonorisés depuis la régie ou depuis les coulisses? Derrière le rideau, Samuel Pajand est aux manettes d’un tambour coréen qui donne le ton mouchkinien à la soirée. Le trio se frotte encore à un metteur en scène invisible, qui, depuis le public, donne aux acteurs des consignes muettes. Là encore, les mimiques et réponses mal assurées expriment les splendeurs et misères de ces apprentis comédiens. Ce qu’on retire d’une telle proposition? Un sens aigu de nos imperfections et un regard attendri sur nos limites.


Pièce, du 8 au 12 octobre, Théâtre Saint-Gervais, Genève.


Cet article est initialement paru le 26 mars 2019.

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