«La peur de l'autre est là. Elle s'installe. Elle nous mine. On ne peut pas l'ignorer.» Avant même d'aborder, lundi, la question du «retour du religieux» dans un débat très attendu lors de l'ultime journée du festival Etonnants Voyageurs, Boualem Sansal avoue son inquiétude. L'auteur algérien de «2084» (Ed. Gallimard) a l'habitude d'être fêté à Saint-Malo, temple annuel de la littérature-monde vantée depuis des décennies par Michel Le Bris, le fondateur de ce salon du livre entièrement axé sur la découverte des autres.

Les écrivains voyageurs peuvent-ils, pour autant, s'affranchir du tumulte du monde et de cette France endolorie par les attentats de 2015? «Je ne crois pas que l'on puisse écrire sans tenir compte de cette douleur», explique Boualem Sansal. «La complexité du monde fascine toujours, mais l'on sent moins de volonté pour la dénouer et la comprendre. Comme si le goût de l'autre s'estompait.»

Des fractures qui s'installent

In-Koli Jean Bofane acquiesce. Grand prix de l'Afrique noire pour «Mathématiques congolaises»(Actes sud), Prix 2015 des cinq continents pour «Congo Inc», ce romancier africain basé en Belgique atteste aussi des fractures qui s'installent. «Raconter les différences devient de plus en plus compliqué. La littérature peut être un pont jeté au dessus de l'actualité et de ses tensions. Mais cette passerelle est aussi chahutée par les vents mauvais.»

Dans les rues de Saint-Malo: «Les limites des frontières»

Exemple: les travées de la grande librairie adjacente au Palais des Congrès, adossée au port de Saint Malo. Sur les rayonnages: des dizaines de milliers d'ouvrages consacrés aux horizons lointains, racontés sous toutes les formes possibles: romans, récits de voyages, enquêtes journalistiques, beaux livres illustrés... Et, du coté des promeneurs-clients, une foule de questions nouvelles ou jamais osées jusque-là: «On aimerait parfois que ces étonnants voyageurs racontent aussi davantage la France qui change», explique Jeanne, une enseignante de Français dans un lycée de Rennes.

Le voyage, remède à l'incompréhension? Oui et non. «La vérité est que l'on découvre les vertus des limites territoriales. On a le sentiment, vrai ou faux, qu'elles nous protègent du tumulte du monde» poursuit une lectrice, en train de feuilleter «Frontières», l'ouvrage au long cours que leur consacre le journaliste-écrivain Olivier Weber (Ed. Paulsen).

Une «inflation du vocabulaire»

Preuve que la curiosité demeure de mise, le succès populaire d'Etonnants Voyageurs  – organisé chaque année dans la cité-corsaire lors du week-end de la Pentecôte – ne se dément pas. Des conférences combles pour écouter des auteurs tels que Boualem Sansal, Jean-Paul Kauffman, Mathias Enard, Dany Laferrière ou le prodige haïtien Makenzy Orcel.

Les frontières de la littérature demeurent heureusement plus perméables que celles des territoires: «Les écrivains, comme les lecteurs, pâtissent de l'inflation du vocabulaire», s'énerve le spécialiste des guérillas et de la géopolitique Gérard Chaliand, auteur de «Pourquoi perd-on la guerre?» (Ed. Odile Jacob). «Il faut redire, dans un festival comme celui-ci, que nous ne sommes pas en guerre. La guerre, ce sont des opérations quotidiennes, le choc d'armées, une menace de tous les jours. Nous sommes partie prenante d'un conflit, en Syrie et en Irak. Nous devons faire face à des dommages collatéraux. Il n'y a pas de raison, sauf dans quelques cas bien identifiés, d'avoir peur de l'autre.»