Archives

A Saint-Maurice, retour vers le passé

L’abbaye de Saint-Maurice fête ses 1500 ans. Son fonds colossal d’archives a été exhumé, inventorié, numérisé. Plongée dans la chrétienté et la vie des gens que l’Eglise administrait

A Saint-Maurice, retour vers le passé

L’abbaye de Saint-Maurice fête ses 1500 ans. Son fonds colossal d’archives a été exhumé, inventorié, numérisé. Plongée dans la chrétienté et la vie des gens que l’Eglise administrait

C’est dans les entrailles de l’abbaye de Saint-Maurice qu’il faut chercher la réponse à l’épineuse question théologique du sexe des anges. Résolument, ils sont masculins. La preuve? Voyez ce missel de Genève, incunable imprimé en l’an de l’incarnation du Seigneur 1498, en latin liturgique sur parchemin de belle facture. Une gravure de couleurs minérales, au milieu du volume, représente le Christ en gloire entouré de sa cour céleste. Les anges y sont décemment vêtus; à ce stade, le doute n’est pas levé.

Il faut alors pénétrer par une porte de métal dans une salle voûtée aux murs épais, en compagnie du chanoine et archiviste Olivier Roduit. Dans ce dépôt historique des archives de l’abbaye, des milliers de volumes anciens défient les siècles passés et à venir, épargnés par la lumière du jour grâce aux fenêtres bouchées. Et là, on découvre un ouvrage imprimé à Lausanne six ans plus tôt par le même imprimeur, Jean Belot, en tous points identique au missel, à une notable exception près: sur cette gravure, la nudité des angelots ne souffre aucune équivoque. Des mâles, que voilà.

700 000 pages numérisées

«L’imprimeur a d’abord travaillé sur cet ouvrage à Lausanne, puis il est parti à Genève, où il a recyclé sa gravure, reconstitue Olivier Roduit. Mais le peintre genevois devait être plus prude et il a habillé les anges.» Et en témoignage du différend religieux entre les deux villes lémaniques, on peut encore lire à la dernière page du livre cette supplique: «Qui que vous soyez, vous estes avertis de ne pas aliéner, ni donner, ni vendre, ni changer ce messel, mais le garder soigneusement comme un trésor de l’antiquité et fidel témoignage et une preuve évidante de l’honteuse prévarication dé Lausanois» (sic)… Quelques siècles plus tard, Saint-Maurice d’Agaune en rit encore.

C’est que l’abbaye a suffisamment d’âge pour avoir trouvé la sagesse: mardi 22 septembre, elle fêtera ses 1500 ans. Fondée en 515 par le roi des Burgondes Sigismond, elle avait pour dessein d’y assurer la louange perpétuelle. Ce qui signifie que les moines devaient prier 24h/24. Il fallait donc bien qu’elle trouve sa subsistance ailleurs que sous leurs mains, les saints hommes ayant été exemptés de travaux manuels pour veiller au salut du monde. Sigismond la dota donc de nombreuses possessions, afin de lui garantir la santé financière par l’impôt prélevé. Mais ce qui fait de Saint-Maurice un cas unique en Europe, c’est qu’aucune vicissitude ne vint troubler ces longues années: ni incendies ni révolutions ne dérangèrent sa quiétude. Une exception qu’on ne sera pas étonné de voir qualifier ainsi par le chanoine: «Par grâce ou par miracle, tout a été conservé.» L’édifice, comme la mémoire des hommes: ses archives.

Conservées précieusement par les abbés successifs – l’un d’eux, Joseph-Hilaire Charles, en a même répertorié une partie au XVIIIe siècle –, les archives dormirent jusqu’en l’an 2000, date à laquelle l’abbé décida de les exhumer, de les inventorier et de les numériser. Une quinzaine de médiévistes et de latinistes se plongent alors dans ce fonds immense, pendant douze ans. A l’heure actuelle, un spécialiste y travaille encore, mais le travail touche à sa fin. Ce sont ainsi 700 000 pages qui ont été numérisées, extraites du fonds ancien (avant 1800) et 110 000 notices de description qui ont été rédigées. Le tout consultable par le public sur un portail archivistique (www.digi-archives.org).

Bulles papales, minutes, actes notariés, titres de propriété, ces archives racontent une partie de l’histoire de la chrétienté vue depuis le détroit rocheux de Saint-Maurice, mais surtout la vie des communautés que l’abbaye administre. Car détentrice du pouvoir spirituel, elle exerce aussi le pouvoir temporel sur ses terres: vallée de Bagnes, vallée du Trient et Vouvry pour ce qui est du Valais, plus quelques possessions fribourgeoises, vaudoises et genevoises, Auboranges, Ollon, Saint-Aubin, Echiens, Lully et Lussy-sur-Morges, à quoi s’ajoutent quelques prieurés en France. Tenez, c’est d’ailleurs par cette bulle pontificale de 1136, un vrai délice calligraphique, que Rome confirme qu’Amédée III de Savoie renonce à son pouvoir temporel sur l’abbaye. Lui conférant ainsi davantage d’indépendance et de pouvoir.

Le glaive à la main

Elle en fera bon usage, à en juger par le Grand Minutier (Minutarium majus), énorme volume composé de 478 pages de parchemin sur lequel sont copiés près de 1400 actes, établis entre 1228 et 1312, concernant le Chablais et la région lémanique. «Il révèle des pans entiers de la vie quotidienne de nos ancêtres, et cela, c’est exceptionnel, s’enthousiasme Olivier Roduit. Ça nous a servi à connaître la manière de vivre de ces gens à travers les testaments, les donations, les registres de reconnaissance des impôts selon le système féodal, les livres d’encaisse, les litiges.»

Car l’abbé rendait aussi la justice. Et le chanoine d’empoigner, au fond d’une armoire à trésors, le glaive de la justice des abbés de Saint-Maurice, frappé à Passau en l’an de grâce 1450, magnifique et intimidant témoignage de ce qu’on appelle aujourd’hui la confusion des pouvoirs. «Les documents de justice sont difficiles à lire, poursuit-il, le glaive à la main. Car les arguments des plaignants et des accusés se succèdent dans de longues procédures verbeuses qu’aucun avocat ne vient articuler. Puis l’abbé rendait son verdict. Parfois, d’autres instances prenaient la main, comme Berne par exemple, qui régentait les possessions vaudoises de l’abbaye.» Mais le chanoine est formel: la peine de mort était rarement requise, et les prisons n’existaient pas. Ainsi, un célèbre hérétique de Salvan fut condamné, pour seule expiation de son crime, à vivre à l’abbaye, afin que la proximité de Dieu s’impose à sa conscience égarée. Une mesure de réinsertion avant l’heure, en quelque sorte.

Abbé comédien

Un échantillon des préoccupations d’époque? Il suffit pour s’en faire une idée de lire les intitulés des répertoires de l’abbé Charles, tracés à la ronde sur les multiples tiroirs d’un beau meuble de bois. A eux seuls, ils restituent la vie des manants et des seigneurs, les avanies, les peines et les parfums de scandales. On lit par exemple: montagnes; forêts; alpages; seigneuries et fiefs; grande dîme; secours des eaux; procès au sujet de la délimitation de la montagne de Salanfe; familles sur l’emplacement des anciennes basiliques; châtiments des adultères et des incestes; succession des bâtards et des étrangers…

Puis il faut ouvrir les tiroirs du temps, qui recèlent documents papier, parchemins, scellés. Le sceau noir de la maison des Savoie, le sceau gris de l’archevêque de la Tarentaise, tant d’autres, qu’on effleure avec dévotion, comme ce mystérieux sceau orange qui, abîmé, gardera son secret. «L’essentiel des documents du Moyen-Age sont des actes administratifs, explique Olivier Roduit. Si bien que les historiens sont obligés de venir chez nous s’ils se consacrent à cette période dans notre région. Nous nous attendions à trouver des textes théologiques à l’époque de la Réforme au moins, mais non.» Il faudra attendre le XVIIe siècle pour en découvrir, tout comme des textes littéraires, des homélies et du théâtre spirituel (dont la vie de Saint-Maurice, dans une mise en scène de quatre heures s’il vous plaît, le héros de Thèbes campé par l’abbé de l’époque).

Mais laissons lyrisme et glose pour se plonger dans le pragmatisme de l’an 1150. Un parchemin nous apprend que le comte Humbert III de Savoie cède à l’abbaye tous ses droits seigneuriaux sur le val de Bagnes. Sacrebleu, pourquoi cette largesse? «C’est bien simple, répond le chanoine. Le père du comte de Savoie était parti à la croisade et pour financer l’opération, il avait emprunté une table d’or à l’abbaye. Mais l’opération tourna au fiasco pour ce brave homme, qui périt dans l’aventure, à Chypre, en 1148. C’est donc son fils qui vint régler les comptes de son géniteur.» Petit problème: c’est avec une table en argent que le fiston se présente. En compensation de valeur, il lui faut donc céder de la terre. Et comme le comte n’est qu’un garçon de 14 ans, c’est accompagné de son tuteur, l’évêque de Lausanne, et de plusieurs dignitaires religieux et seigneuriaux, qu’il se présente à l’abbaye. Ils ont laissé leur griffe et leur sceau au bas du splendide parchemin, que le temps n’a pas profané.

Restaurer les documents

Au contraire du fameux missel de Genève, qu’on retrouve dans les mains de la restauratrice de l’abbaye Maïté Shazar. La spécialiste tente de corriger une erreur commise au XIXe siècle, quelqu’un ayant eu la mauvaise idée de réparer le manuscrit avec une colle trop agressive. «Mon travail est de consolider les documents. Eliminer les moisissures, les dégâts d’insectes et de rongeurs, les dégâts mécaniques, combler les lacunes et réparer les déchirures. C’est moins la laideur que nous traitons que les problèmes à long terme.» Comme les brûlures sans feu de cet autre parchemin, dues à une encre au fer et au vitriol. Et tant pis si un plaisantin des temps anciens a eu le culot de découper deux petites têtes d’anges sur la gravure du fameux missel de Genève. Maïté Shazar ne réparera pas cet outrage. Il fait désormais partie de l’histoire, comme ces milliers de pages extraites de la salle voûtée de l’abbaye pour rejoindre le nuage virtuel de la Toile. Dans ce ciel-là, les anges sont rendus à leur éternité et les mortels renaissent. Ces lointains ancêtres dont l’abbaye de Saint-Maurice restitue la trace.

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