On dit de lui qu’il est un peintre d’histoire néoclassique, définition un brin tue-l’amour. Et il est vrai que les grands tableaux de Saint-Ours peuvent paraître un peu figés, un peu grandiloquents, vus de notre époque où l’image est sans cesse en mouvement. Pourtant, l’exposition du Musée d’art et d’histoire (MAH), d’autoportraits en croquis de politiciens, de portraits de famille en illustrations des œuvres de Rousseau, offre de quoi réconcilier les visiteurs avec cet artiste citoyen.

On n’a donné son nom qu’à une petite rue dans le quartier de l’université, mais, pour nourrir sa rétrospective, bien des vieilles familles genevoises ont prêté une peinture qui orne le salon de génération en génération. Son œuvre était nourri de réflexions sociales et politiques et aujourd’hui encore sa présentation est liée aux affaires de la cité puisqu’elle s’offre comme une carte de visite, une image identitaire et fondatrice de ce musée qui s’apprête à défendre son avenir devant le peuple en février prochain. Elle devrait être la dernière exposition avant la fermeture des lieux pour travaux, si le projet est accepté. Jean-Pierre Saint-Ours a justement été de ceux qui ont lancé Genève dans l’aventure muséale, inaugurant un musée de moulages destiné aux étudiants en art il y a plus de deux siècles.

Notre homme est donc né à Genève en 1752. Anne de Herdt, commissaire de l’exposition, qui l’étudie depuis plus de quarante ans, le résume ainsi: «Formé aux sources littéraires de l’Antiquité classique, de la théologie réformée, de la philosophie des Lumières et secrètement imprégné de la pensée de Rousseau.» C’est ce cocktail qui compose le tout jeune homme qui, faute de formation dans son pays, rejoint en 1769 Paris et son Académie royale de peinture et de sculpture. Dans l’atelier de Joseph-Marie Vien, où se forme aussi Jacques Louis David, il étudie le dessin, mais se trouve aussi au cœur des débats esthétiques et intellectuels du moment qui ressuscitent, une nouvelle fois, l’antique.

Grand Prix de Rome

Tout au long de ses études, il accumule récompenses et médailles, pour terminer en apothéose avec le Grand Prix de Rome, grâce à un Enlèvement des Sabines. Sauf qu’il ne peut en profiter pleinement. Genevois et protestant, il n’a pas le droit à la résidence à l’Académie de France à Rome. Il ira malgré tout, séjournant pas moins de douze ans en Italie, finalement plus libre qu’un boursier, fréquentant tout de même l’Académie de France, dont son ancien maître parisien, Joseph-Marie Vien, a pris la direction. Il devient un peintre apprécié, trouve acquéreurs et commanditaires dans l’Europe cosmopolite et voyageuse pour qui l’Italie est alors incontournable.
Bien qu’à Rome il ne se contente pas de l’Antiquité romaine. Parmi les œuvres qui assurent sa réputation et qu’on peut apprécier dans l’exposition, Le Choix des enfants de Sparte (1785-1786) traite un sujet rare, inspiré par la lecture de Plutarque. Des juges dépendait un rude verdict. Ils déterminaient quels petits garçons étaient assez robustes pour que la communauté investisse en eux et les élève. Cette grande toile fut achetée par le cardinal de Bernis, ambassadeur de France auprès du Vatican. Il est difficile de savoir ce que pensait réellement l’artiste de cette impitoyable Constitution de Lacédémone, dont il montre bien la cruauté en peignant des parents effondrés. Sparte, modèle pour Rousseau, sera aussi souvent citée par Robespierre et Saint-Just, chantres de cette Terreur qui éloignera Saint-Ours de la vie politique.
Mais Anne de Herdt a trouvé dans un dessin de Wolfgang Adam Töpffer une piste d’interprétation. En 1815, ce vieil ami de Saint-Ours offre une version caricaturale du Choix des enfants de Sparte; des notables examinent des cruches fêlées d’où surgissent les têtes de membres de l’Assemblée qui pourraient être élus au Conseil d’Etat. En choisissant cette scène, trente ans auparavant et peu après une série de troubles politiques dans sa patrie d’origine, Saint-Ours suggérait-il déjà que le choix des élites se fasse selon leur réelle capacité plutôt qu’au sein d’une oligarchie?

Lecteur de Rousseau

Anne de Herdt, qui achève le catalogue raisonné de l’artiste, a déjà publié un album pour accompagner l’exposition. Elle y raconte que le père de Jean-Pierre, Jacques Saint-Ours, d’origine dauphinoise, reçut la bourgeoisie de Genève pour avoir fondé une école de dessin pour les artisans. Le projet participait au développement des manufactures de la ville. C’est ce père, peintre sur émail, qui forma le petit Jean-Pierre et l’envoya en apprendre plus à Paris. C’est aussi lui qui possédait dans sa bibliothèque, léguée à son fils lorsqu’il meurt en 1773, nombre d’écrits de Jean-Jacques Rousseau, dont le Discours sur l’inégalité et le Contrat social, qui ont forcément sensibilisé l’artiste à certaines problématiques. Bien plus tard, élu de la République, Jean-Pierre Saint-Ours illustrera un poème en prose de Rousseau, Le Lévite d’Ephraïm, et il sera de ceux qui prendront l’initiative d’un monument dédié par Genève à l’écrivain philosophe qu’elle avait rejeté de son vivant.
Quand quelques aristocrates français viennent à Rome s’abriter de la Révolution, au début de 1792, les artistes francophones, qui plus est de la mouvance de Jacques Louis David, sont soudain perçus avec méfiance. Saint-Ours décide alors de rejoindre Genève, qu’il trouve encore plus agitée que Rome. En septembre, la France révolutionnaire annexe la Savoie. En décembre, l’ancien régime aristocratique genevois tombe. Pour Saint-Ours, l’engagement politique prend le pas sur l’art. «Attaché à ma patrie par enthousiasme et par reconnaissance, je me trouvais honoré de porter les armes, bien résolu à y consacrer le reste de ma vie», écrira-t-il dans son autobiographie.
En fait d’armes, c’est surtout un puissant travail de commission parlementaire qui accaparera bien vite un homme mûri par un exil parisien et romain de près d’un quart de siècle. En 1793, il est en effet élu à l’Assemblée nationale de la jeune République. «Pendant trois ans, écrit Anne de Herdt, il va mener une intense activité politique, cohérente, volontaire, jamais extrémiste, pour soutenir la cause des arts et essayer de juguler la grave crise économique dont souffrait l’artisanat.»
Son art devient plus qu’engagé, militant, quasiment officiel. Il peint La Figure de la République, une commande de ce Conseil législatif dont il fait partie. Cette huile sur bois de près de quatre mètres de haut mêle des éléments de Cybèle, protectrice de Rome, de la Minerve de la villa Médicis, et de la déesse Rome, toutes trois croquées en Italie. Autour de la Figure, tout ce qui fait Genève à l’époque, de la montre au livre en passant par les caducées symboles de la médecine; derrière elle, le paysage local. Sur l’urne que la puissante dame a sous le bras, il faut reconnaître un profil de Rousseau. Dans sa main droite, elle tient l’enseigne que l’artiste a conçue pour les magistrats (comme tous leurs costumes ainsi qu’une nouvelle monnaie), surmontée d’un tricorne à cocarde emplumé. Dans une étude, la Figure de la République posait même le pied sur une tiare épiscopale; l’aïeul de l’artiste avait échappé à des massacres religieux. Cette grandiose personne n’a guère eu de visibilité en fait. Installée en majesté dans le chœur de la cathédrale, elle devait être le clou d’une cérémonie où Saint-Pierre serait devenue le «Temple des lois». En mars 1795, elle y fut finalement installée pour la visite d’un représentant de la France. Au moment de l’annexion, en 1798, et donc de la mort de cette République genevoise, on retirera bien vite ce fier symbole de l’autonomie. Genève se débarrassera des Français et entrera dans la Confédération entre 1814 et 1815.Saint-Ours s’était depuis longtemps retiré des affaires, effrayé par le durcissement de la Révolution française. Durant ses années de parlementaire, même pris par la politique, et de toute façon sans réelles possibilités de commandes en pleine crise économique, il n’avait pas posé le crayon. En témoigne une jolie série de croquis de députés exposés au MAH.

Portraitiste de talent

Mais son engagement ne s’est pas limité à la Constituante. Depuis Paris et Rome déjà, il était lié à la Société des arts, fondée en 1776 par l’horloger Louis Faizan et le savant Horace Benedict de Saussure. On le consulte comme expert et, à son retour, en 1793, il devient inspecteur de l’Ecole de dessin. Il vantera aussi dans toute une série de portraits les qualités des membres de cette société d’émulation, savants, pédagogues, réformateurs, soucieux du partage des connaissances et du développement des arts, de l’artisanat et de l’économie. Le plus connu est sans doute celui d’Horace Benedict de Saussure. Celui qui a mené la première expédition scientifique sur le Mont-Blanc, vingt ans avant la réalisation du tableau, est figuré le regard portant vers les sommets enneigés, drapé d’un rouge flamboyant. Mais dans cette galerie apparaît aussi, plusieurs fois, le peintre Pierre-Louis De la Rive, le collectionneur François Tronchin, l’avocat Jacques Trembley – dans un portrait campagnard, très rousseauiste, Pierre-François Tingry, représenté avec sa femme dans son cabinet de chimiste, tout comme David avait peint le couple Lavoisier. La visite de l’exposition du Musée d’art et d’histoire nous précipite ainsi parmi cette société éclairée de la fin du XVIIe, secouée dans ses espérances par les événements politiques du tournant du siècle.

Figures de migrants

Ces violences de l’Histoire, Saint-Ours les traitera de manière allégorique mais spectaculaire, en particulier dans ses peintures du Tremblement de terre. Commencé dans l’émotion de la catastrophe naturelle qui toucha Messine en 1783, le cycle se teinte tout de suite d’autres épreuves. Tous s’accordent pour reconnaître que les multiples versions de l’œuvre témoignent aussi des tourments ressentis par l’artiste face aux secousses sociales et politiques traversées par son époque, depuis les émeutes que Genève connaît en 1782 déjà et qui conduisent certains au bannissement. Les variantes de ces grandes toiles sont plus ou moins romantiques, plus ou moins réussies dans le mouvement, les teintes, les expressions. Mais toujours, le décor menaçant, les corps affligés, les regards effrayés, tout est là pour dire un mélange d’angoisse et de colère contre ce qui est imposé à cette famille et qui est aujourd’hui encore d’une cruelle actualité. ■