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En évoquant le héros de «L'attrape-cœur», Salinger dira «ce gosse, c’est de la dynamite, dira Salinger. Je n’ai jamais touché à rien d’aussi sensible.»
© AP Photo/ ©The Lotte Jacobi Collection, University of New Hampshire, Lotte Jacobi

Livres

Salinger, ce pêcheur d’âmes magnifique

Denis Demonpion brosse le portrait émouvant de l’auteur de «L’attrape-cœurs», ce chef-d’œuvre dont le héros est un adolescent écorché en quête d’humanité. Le journaliste français suit ce génie taciturne jusque dans les bois du New Hampshire, loin des sirènes de la gloire

Salinger. Les trois syllabes les plus énigmatiques et les plus légendaires des lettres américaines. Huit ans après sa mort, à 91 ans, l’auteur du cultissime Attrape-cœurs, écrivain fétiche de la génération de l’après-guerre, continue de susciter exégèses, polémiques, hagiographies ou hommages. Celui que vient de signer Denis Demonpion, Salinger intime, brosse le portrait très attachant d’un sphinx, indifférent à la gloire. qui passa une bonne partie de sa vie à se cacher à Cornish, sur les collines boisées du New Hampshire. Cinquante années de réclusion «pour fuir le système, les faux-semblants, les importuns, les vanités et tout le saint-frusquin».

Né le 3 janvier 1919 dans une famille aisée, Salinger commença à écrire très jeune, au moment de son entrée au collège militaire de Pennsylvanie. La découverte d’Hemingway puis de Fitzgerald ne tarda pas à forger sa vocation, de quoi signer en 1940 ses premières nouvelles. Appelé sous les drapeaux en 1942, il participe au débarquement de Normandie et à la libération de Paris, où il rencontre sa première femme, Sylvia. Il divorcera deux ans plus tard pour vivre une décennie avec Claire Douglas.

Un enfant au bord de l’abîme

Rentré aux Etats-Unis, il publie en 1948 dans le New Yorker une nouvelle célèbre, Un jour rêvé pour le poisson-banane, dans laquelle apparaissent les personnages de la famille Glass et de ses sept enfants, que l’on croisera dans d’autres récits de Salinger. Mais c’est L’attrape-cœurs, ébauché dès 1944, qui fera sa fortune littéraire et qui révélera l’ampleur de son génie.

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Son héros, Holden Caulfield, il le porte en lui comme un enfant perdu qu’il s’escrimera à sauver de l’abîme où il risque de sombrer, quelques jours avant Noël. «Ce gosse, c’est de la dynamite, dira Salinger. Je n’ai jamais touché à rien d’aussi sensible.» Denis Demonpion, au plus près de l’écrivain, raconte comment sa plume tremble et s’embrase devant chaque ligne, devant chaque scène, glissant sur le fil du rasoir pour mieux mettre en scène un éternel écorché, un ado en pleine rébellion. C’est en juillet 1951 que paraît L’attrape-cœurs avec, sur la couverture, un jeune garçon en cavale, et cet avertissement: «Ce livre inhabituel peut vous briser le cœur et vous ne l’oublierez jamais.»

Canards sauvages

L’histoire? Celle d’un collégien renvoyé de son école à la veille de Noël. Au lieu de rentrer chez ses parents, il va errer à travers un New York fantomatique, une casquette vissée sur le crâne. Sa fugue, Salinger la décrit comme une descente aux enfers, entre hôtels miteux, bars glauques, tourments amoureux et cette rencontre tarifée qui ne sera pas consommée. Ce gosse, c’est avec ses propres mots, son propre argot que le romancier le fait parler, dans un récit taillé comme une parabole. Comment trouver la rédemption? En devenant un attrape-cœurs: celui qui, comme dans le poème de l’écossais Robert Burns, veut empêcher les enfants jouant dans un champ de seigle, au bord d’une falaise, de se précipiter dans le vide.

Sauver les âmes, trouver des raisons de vivre dans un monde hostile, voilà l’obsession de Holden Caulfield dans le monde ténébreux qu’il traversera pendant deux jours et deux nuits. Avec cette question lourde de symboles, qui semble tomber du ciel et qui le hante: que deviennent les canards sauvages, lorsque le petit lac de Central Park est gelé? Comme une invitation à prendre le large…

Une vie recluse

«Cette histoire, ça m’a tué», aurait pu dire Salinger, en imitant son héros, gavroche d’outre-Atlantique, inoubliable icône de la transgression adolescente, soudain pris de vertige à l’idée d’abandonner le monde de l’enfance pour entrer dans la souricière adulte. De ce chef-d’œuvre, Demonpion raconte la fabuleuse saga, des millions d’exemplaires vendus à travers le monde, alors que Salinger, hanté par la solitude et l’envie de quitter la vie mondaine, se tourne peu à peu vers le bouddhisme. Eisenhower vient d’entrer à la Maison-Blanche et Salinger, lui, va littéralement disparaître dans sa propriété de Cornish, passant la plus grande partie de ses journées enfermé dans une petite cabane verte au bout du jardin.

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«J’adore écrire et je vous avoue que je le fais quotidiennement. Mais j’écris pour moi et je veux qu’on me laisse tranquille», dira-t-il lors d’un dernier entretien au Boston Globe. Désormais, il entrera en réclusion comme d’autres en religion, refusant toutes les propositions d’interview, toutes les invitations à s’exprimer.

Muses des bois

Un pur fantôme qui, au printemps 1963, ne daignera même pas accepter l’invitation des Kennedy à la Maison-Blanche, avant d’ouvrir les portes de Cornish – suprême privilège – à une jeune groupie, Joyce Maynard, pour vivre une histoire d’amour plus ou moins fantasmée, qui fut «une misère», rappelle Demonpion.

«Salinger a tellement tempêté contre tous les voyeurs qui, depuis trente ans, s’acharnent à lui arracher une parcelle de son intimité, qu’il est devenu intimidant», poursuit Demonpion, qui portraiture un misanthrope, accro à la télé et aux médecines orientales, arpentant les forêts des alentours avec ses deux petits lévriers, avant que Colleen O’Neill, une autre muse, ne prenne ses quartiers à Cornish. Où elle assistera dans la nuit du 19 au 20 octobre 1997 à l’incendie qui allait ravager la thébaïde du maître.

Voir les choses partir en fumée, peut-être n’y avait-il pas meilleur spectacle pour celui qui s’était toujours caché derrière ses livres afin que l’écriture retrouve toute sa place, loin du petit tas de secrets. De cette ascèse, il restera l’image d’un pêcheur d’âmes, «catcher in the rye» (titre original de L’attrape-cœurs), afin que le monde ne sombre pas dans l’abîme.


Salinger intime
Essai
Denis Demonpion
Robert Laffont, 395 p.

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