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Sergueï Skripal, ancien espion soviétique, a été frappé au cœur de l’Angleterre provinciale et tranquille.
© Henry Nicholls/Reuters ©

Angleterre

Salisbury, charmante cité anglaise empoisonnée par le Novitchok

La ville anglaise vit un cauchemar depuis la mort d’une habitante, quatre mois après l’attentat contre l’ex-agent double Sergueï Skripal

Jason Regent croise les jambes, assis à son bureau, vêtu d’élégants pantalons en tissu prince-de-galles. «Le plus perturbant dans toute cette histoire, c’est l’inconnu, n’est-ce pas?» Au premier étage de sa boutique sur High Street, à Salisbury, M.  Regent, tailleur, s’interroge. Chaussures de fabrication anglaise ou vestes de tweed, gins d’exception ou whiskys fins, foulards pour excentriques ou chaussettes en double fil d’Ecosse, il sait d’où provient, et comment a été produit, chacun des articles de sa boutique.

Il reconnaît au toucher les tissus sélectionnés pour tailler les plus belles pièces disponibles à la vente, celles qu’il a dessinées lui-même. Il sait aussi qui sont ses voisins et est à peu près sûr de croiser quelqu’un qu’il connaît lorsque, à pied, il quitte son domicile pour aller travailler, barbe longue bien taillée, chemise et cravate impeccables.Il y a pourtant quelque chose que 
M. Regent ignore, qui l’interpelle et le trouble, une question à laquelle il ne sait pas répondre et qui perturbe son élégante routine quotidienne.

Pourquoi, quatre mois après avoir manqué d’ôter la vie à un ex-agent double soviétique – oui, Salisbury en abritait un parmi ses 45 000 habitants, Sergueï Skripal, sous la protection des services secrets de Sa Majesté –, un composé chimique baptisé du nom russe de Novitchok a frappé, peu avant le 30  juin, un couple de marginaux locaux en prise à des problèmes de drogue?Dawn Sturgess, 44 ans, en a perdu la vie le 8  juillet, et son compagnon, Charlie Rowley, 45 ans, est toujours hospitalisé. Pourquoi eux? Pourquoi si longtemps après le premier incident? Le mal invisible qui les a frappés rôde-t-il toujours?

«L’Angleterre traditionnelle»

Vendredi, la police a annoncé avoir trouvé une petite bouteille ayant contenu du Novitchok au domicile de M. Rowley. Les autorités parlent d’un «développement important et positif». L’énigme reste pourtant entière et le parc de la Reine Elisabeth, où le couple s’était rendu le 29  juin, est toujours bouclé. Tout comme la rue où se trouve le foyer où a séjourné M. Rowley. «Nous pensions que cette histoire de Novitchok appartenait au passé et que nous pouvions passer à autre chose. Mais aujourd’hui, on ne sait plus rien et c’est l’inconnu qui nous trouble», répète M. Regent, pensif, avant de montrer à un visiteur les cravates à motif têtes de mort, disponibles en quatre coloris. Le 4  mars, date du premier incident, il y avait une logique, tout infâme qu’elle soit.

Sergueï Skripal, ancien espion soviétique, a été frappé au cœur de l’Angleterre provinciale et tranquille. Les responsables désignés par Londres sont à Moscou. C’était une action de représailles brutale contre une trahison ancienne qui a donné lieu à des déclarations dures, une crise diplomatique à l’échelle mondiale et des renvois de diplomates. Dans les rues de Salisbury, des personnages en tenue militaire de protection chimique font leur apparition, certains lieux sont interdits d’accès. Décontamination, rumeurs et ambiance d’espionnage.

Si l’histoire s’était arrêtée là, M.  Regent aurait pu faire avec. Après tout, l’art de l’élégance lui a été enseigné par son grand-père, qui était le majordome de Ian Fleming, le créateur de James Bond. L’auteur de romans d’espionnage n’aurait pas boudé une telle intrigue. Mais le deuxième incident fait planer un doute: le poison pourrait être toujours là et 
M. Regent est un homme sensible. Il ne veut pas que ses enfants ramassent du Novitchok au bac à sable. Et préfère ne pas penser aux conséquences que pourrait avoir, sur les équilibres paisibles de la petite Salisbury, un nouvel événement de cette nature.

Un endroit typique

«Vous savez comment on surnomme Salisbury? Smallsbury», s’amuse l’un des clients fidèles de M. Regent, Guy Walkers, ancien du Times de Londres, écrivain et historien féru de pages méconnues de la Seconde Guerre mondiale. Etabli dans un des villages coquets des environs, il brosse à grands traits un portrait de la petite ville placée de nouveau et malgré elle sous les feux de l’actualité: «C’est un endroit calme qui ressemble par endroits à l’idée qu’on peut se faire de l’Angleterre des années 1950. Un centre-ville charmant, un certain patriotisme, beaucoup de militaires à la retraite, des gens qui se connaissent, attachés à une vie tranquille. Rien de cosmopolite, une sorte de quintessence de l’Angleterre traditionnelle, loin du mouvement du monde où se diffuse maintenant une atmosphère d’étrangeté.»

Avec ses rues commerçantes bien achalandées, son pub historique – 698 années d’existence et un patron… russe – hanté, selon la légende locale, par un fantôme qui vient houspiller les clients sous la forme d’une main coupée –, ses canaux et surtout sa superbe cathédrale gothique du XIVe  siècle, où se trouve un exemplaire de la Magna Carta, Salisbury offre aux visiteurs un charmant décor à moins de 15 kilomètres du site de Stonehenge. «Une bonne partie des emplois dépendent du tourisme», rappelle Matthew Dean, président du Conseil municipal.» Le retour de cette affaire nous fait du mal, quand les gens entendent «Salisbury», ils peuvent avoir tendance à penser «Novitchok» «, regrette l’élu conservateur, qui est aussi propriétaire de pub, en traversant la place centrale où les promeneurs viennent à manquer:

«La saison touristique devrait battre son plein, mais les commerçants souffrent.»La visite du prince Charles et de Camilla, le 22  juin, puis une grande course cycliste avaient redonné un peu d’élan à la ville. «On commençait tout juste à s’en remettre, mais voilà que ce nouvel incident nous replonge dans l’incertitude», souffle M. Dean, qui se félicite cependant de l’aide supplémentaire de 5  millions de livres (5,6 millions d’euros) promise mercredi à la ville et à ses commerçants par la première ministre, Theresa May.

«Keep calm and carry on»

Ce moment difficile donne aussi l’occasion à la bourgade de réveiller certaines mythologies nationales. «L’idée qui domine, c’est «Keep calm and carry on» –  «Restez calme et continuez», rappelle Annie Riddle, éditorialiste du Salisbury Journal, en référence au slogan diffusé lors de la Seconde Guerre mondiale pour maintenir le moral du pays. La formule est devenue le symbole d’une forme très britannique de stoïcisme face à l’adversité. «Salisbury est une localité anglaise ordinaire avec ses problèmes de drogue, de marginalité, derrière la carte postale, précise Mme Riddle. Le récent incident fait aussi éclater les bulles dans lesquelles les différentes communautés vivent, il nous concerne tous et l’identité des victimes rappelle que l’on est tous dans le même bateau.»

Pourtant, le mal qui s’est abattu sur la calme Salisbury n’en finit pas de distiller son mystère, depuis les quartiers résidentiels périphériques, où la maison de M. Skripal reste bouclée, jusqu’aux abords de la cathédrale, en passant par les artères plus populaires où, quand vient le soir, les odeurs de friture se mêlent aux parfums bon marché que laissent dans leur sillage des groupes de jeunes filles en goguette. Et tout autour des pelouses du parc de la Reine Elisabeth, un chapelet de policiers, postés à quelques dizaines de mètres les uns des autres le long d’un bandeau blanc et bleu, continuent nuit et jour à surveiller sa menace invisible.

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