Salman Rushdie est porteur d'une grande nouvelle, vieille comme le monde connu et inconnu, à savoir que seuls les histoires, les contes et les fabliaux les plus enchevêtrés et les plus mobiles sont dotés d'un réel pouvoir, celui de captiver notablement, de faire tout oublier en fait, de changer les cœurs et les esprits, de faire voyager au sens propre comme au figuré, de transporter dans les nombreux passés et avenirs, de faire pleurer avec de vraies larmes et de bondir. Les histoires sont magiques, c'est une évidence. Salman Rushdie énonce cela doucement sur le canapé étroit de l'hôtel parisien où il reçoit. L'éclat et la joie de cette heureuse permanence sont seulement souvent oubliés par nos temps secoués. C'est tout.

Dans L'Enchanteresse de Florence, son dernier et quatorzième ouvrage, Salman Rushdie se charge de revenir aux fondamentaux du métier, aux fieffés abracadabras des bonimenteurs patentés, à l'ensorcellement des «il était une fois» susurrés. L'enchanteur ultime, drapé dans un manteau d'Arlequin (voir la critique en page suivante), c'est lui, on l'aura compris. Ecrivain il a toujours voulu être, il est et sera. Malgré les dérapages de parcours induits par de sombres plans politiques et religieux. Cela fait dix ans maintenant que l'Iran de Khatami a officiellement renoncé à l'assassiner pour cause de blasphèmes répétés dans Les Versets sataniques, un livre très drôle pourtant et brillant sur Londres et ses métamorphoses, sur Bollywood, sur le bien et le mal où le Prophète est dépeint en homme et donc pleinement imparfait. Une approche que Salman Rushdie, plutôt érudit en la matière, défend comme conforme à la tradition des débuts de l'islam.

La fatwa mortelle lancée le 14 février 1989 vaudra à l'écrivain né à Bombay d'entrer au même moment dans la célébrité la plus aveuglante et dans le silence presque complet de la clandestinité. Dix ans, tapi. Dans le petit hôtel parisien du 6e arrondissement, aujourd'hui, aucun cerbère n'encadre plus l'homme qui rit au bout de trois mots, charmant au possible et doux malgré la fatigue visible d'une tournée promotionnelle de six mois. Il est loin le temps où il fallait fermer la place de la Concorde à Paris pour laisser passer la voiture sécurisée qui le transportait. Reste un autre encerclement, celui de l'image, née dans ces années noires, d'un auteur sombre et grave, tarabusté par la religion et la politique. «Je ne suis pas devenu écrivain pour débattre de ce genre de thèmes, même s'ils m'intéressent, mais pour raconter des histoires le mieux possible. C'est tout. Ma vie a été profondément perturbée par des controverses politico-religieuses. D'un coup, trop de gens ont su ou ont cru savoir trop de choses sur moi. L'heure est venue pour moi de revenir au point de départ. J'ai écrit L'Enchanteresse de Florence pour me repositionner. Je suis retourné au puits d'où surgissaient les histoires de mon enfance à Bombay et j'en ai tiré un nouveau seau, rempli à ras bord.»

Bombay, 1947, année de l'indépendance de l'Inde. Salman Rushdie naît dans une famille musulmane aisée. Quiconque grandit là ne peut échapper à deux phénomènes. Le brassage fou des habitants de ce port construit par les Anglais. Et le cinéma. «Vous ne pouvez pas marcher dans la rue sans tomber sur un tournage.» Devant chez lui, Salman joue avec des enfants hindous, chrétiens, parsis et musulmans, des Indiens du sud et du nord, des Européens de l'est et de l'ouest.

Avant qu'il ne sache lire, son père lui raconte les contes initiatiques comme le Panchatantra, les légendes plantureuses et sublimes qui voyageront jusqu'en Arabie pour devenir les Mille et une nuits; les contes persans qu'adorait Akbar le Grand Moghol, comme ces aventures extraordinaires du guerrier Hamza, l'oncle paternel du prophète. «Hamza le guerrier se dressait sur son destrier rose aux trois yeux, fruit de l'union entre un démon et une fée», lance Salman Rushdie sur le canapé en prenant un ton de conteur inspiré. Petit silence. «Ces histoires faisaient et font toujours partie de moi.»

Autre source inépuisable d'envolées imaginaires: Bollywood. Salman Rushdie petit garçon a connu la période dorée des grands studios indiens. Deux de ses tantes étaient actrices, un oncle scénariste. Il était fou de ces comédies musicales aux scénarios dramatiques et passionnés. Et, il le sait aujourd'hui, son amour des livres et son envie précoce d'écrire sont nés en écoutant son père et en regardant pleurer ses actrices préférées.

Et puis survint la grande césure, le départ pour l'Angleterre. Cette migration, comme il dit, va fonder sa quête littéraire. Trouver les mots pour raconter le monde devenu un, interdépendant, multiconnecté, relié de part en part. Il ne va cesser d'inventer des histoires pour relier les mondes, ses mondes, est et ouest. Construire des ponts qui existaient et qui ont été mis à mal. «Sans esprit didactique, sans thèses à démontrer.» Dans L'Enchanteresse de Florence, il imagine de toutes pièces ou presque la rencontre entre deux Renaissances grandioses, l'italienne et l'indienne, au début du XVIe siècle.

Salman Rushdie suscite une question récurrente: comment faites-vous pour vivre avec un pied en Inde et un autre en Occident? Sous-entendu, comment parvenez-vous à concilier ces univers si épars? En fait, Bombay et l'Inde tout entière l'ont fait naître connecté, interdépendant, multi et transculturel. D'emblée et en une seule fois. C'est en arrivant en Angleterre qu'il a pris connaissance d'un concept radical et étrange qui peut se résumer par «il y a eux et nous».

Janvier 1960, Rugby College, Rugby, Warwickshire, Angleterre. Le froid et l'humidité pénètrent Salman, âgé de 13 ans et demi. Encore aujourd'hui, le souvenir de cette froidure le fige, lui le «garçon des tropiques». Il se souvient d'être arrivé tout content, il parlait l'anglais, il connaissait bien l'histoire du pays, il avait vu ses films et lu ses auteurs. «Je ne me sentais pas du tout étranger mais on m'a immédiatement fait comprendre que j'en étais un, d'étranger. Ce fut un choc profond. J'arrivais en étant juste moi-même et l'on me rejetait comme ne faisant pas partie du groupe, du nous mais bien des autres, eux là-bas.»

A la fin du collège, le futur écrivain décide de ne plus jamais revoir ses anciens professeurs et camarades dans une volonté ferme de tourner la page de ces années de solitude. Cambridge, dans le bouillonnement des années 1970, efface quelque peu l'amertume. L'effervescence l'enchante, il joue beaucoup au théâtre. Il rentre au moins trois fois par an en Inde voir ses parents. Non, il ne s'est jamais senti déconnecté de la furie de Bombay, de ses légendes et de son usine à rêves. Il devient publicitaire, à Londres. Ecrit un premier livre, Grimus, un peu science-fiction, qui passe inaperçu.

Nouveau silence. En fait, si, l'Inde s'effaçait quand même un peu ou du moins il commençait à avoir très peur que son enfance ne s'évapore. «J'avais 27 ans. Mes parents ont pris la décision de vendre notre maison de Bombay pour s'installer à Karachi, une ville que je n'aime pas. Mes parents ont regretté après ce départ. Sans plus d'attaches directes avec l'Inde, j'ai ressenti le besoin impérieux de rattraper mes souvenirs. Je suis parti faire un grand voyage en Inde et j'ai écrit Les Enfants de minuit.» Ce roman-là, paru en anglais en 1981, émerveille au sens premier les lecteurs et les critiques. En Angleterre, cela faisait longtemps que la langue n'avait pas reçu une telle perfusion d'images, de rythmes, d'inventions, de foules et de houles. En Inde, ce récit magique de l'indépendance du pays prenait instantanément valeur de récit collectif. Salman Rushdie voulait s'émanciper de ses aînés anglophones encore très marqués par le style élégant et transparent d'un E.M. Forster. Il voulait traduire en mots la cohue indienne, son énormité.

«Je ne sais plus aujourd'hui ce qui relève du vrai et de l'imaginaire. Pour sauver mon enfance, je l'ai réinventée. Et en écrivant, tout s'est mélangé.» Comme par magie. Et c'est très bien ainsi. Salman Rushdie rit encore. Et puis va regarder Paris à la fenêtre.