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Salman Rushdie sait que tout ce qui brille n’est pas or

Dans «La maison Golden», l’auteur des «Versets sataniques» raconte la descente aux enfers d’une famille nantie de Bombay établie aux Etats-Unis. Truffé de références cinématographiques, ce conte aux allures de tragicomédie dissèque aussi une époque aux abois. Eblouissant

Salman Rushdie est retombé sur terre. Après tant de fresques baroquissimes, tant d’envolées maniéristes qui ressemblaient à des tapis volants – en hommage à l’extravagance de l’imaginaire oriental –, l’auteur des Enfants de minuit a décidé de ne plus entrer en lévitation. Tout en continuant à puiser dans l’intarissable mer des histoires, il signe cette Maison Golden, quatre cents pages au réalisme le plus cru pour mettre en scène une tragicomédie familiale – Dallas revu par Vanity Fair. Avec un long travelling entre l’Inde et l’Amérique mais, aussi, d’innombrables arrêts sur image lorsque le romancier cite ses films cultes ou ceux qui peuvent éclairer son intrigue, de quoi alimenter une copieuse anthologie du septième art…

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Date symbolique: le 20 janvier 2009, le jour de l’investiture de Barack Obama, un énigmatique milliardaire venu de Bombay débarque à New York et s’installe dans un palais de nabab, au cœur de Greenwich Village. Ce «roi sans couronne» de 70 ans a changé de prénom et se fait désormais appeler Néron Golden, pour se donner des allures de satrape romain. Titan de la finance d’origine musulmane, magnat de l’acier et du bâtiment, ex-trafiquant et blanchisseur d’argent «très amoureux de sa propre puissance», ce mégalomane dégage «la senteur immédiatement reconnaissable du cruel danger despotique».

Le voilà devant nous, au détour d’un portrait remarquablement affûté, avec ses bagues incrustées d’émeraudes, ses cheveux plaqués en arrière «pour mieux accentuer son allure diabolique» et quelques-unes de ses obsessions – le pénis de Napoléon, entre autres, le seul sceptre qui finira par lui manquer.

Une épouse assassinée

Si Néron Golden a brutalement quitté Bombay, c’est à cause d’un drame dont il se sent responsable. A la suite d’une dispute conjugale, son épouse Sabina s’était réfugiée au Taj Mahal Palace et elle y a été assassinée le 23 novembre 2008, ce jour funeste où l’établissement fut pris d’assaut par des terroristes pakistanais. C’est «à cause du chagrin et du besoin de s’en débarrasser» que le héros de La maison Golden a aussitôt tourné la page pour prendre ses quartiers à Greenwich Village, en compagnie de ses trois fils adultes.

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Dans le désordre d’une chronologie en kaléidoscope, Rushdie va alors braquer sa focale sur ces garçons cousus d’or – et d’incurables névroses. Eux aussi ont changé de prénom. L’aîné, Petronius, est un dandy autiste, agoraphobe, «sombre et brisé», suicidaire, mais tellement doué en informatique qu’il fera fortune dans les jeux vidéo. Lucius Apuleius, le cadet, un peintre snobinard drapé dans ses châles en pashmina, se fera un nom dans le pop art new-yorkais. Quant au benjamin, Dionysos – fruit d’une aventure extraconjugale –, il a «le visage d’un ange en colère, tout pétri de ténèbres et d’égarements». Une sorte de Dorian Gray hésitant entre deux sexes, torturé par son désir de changer de genre, et qui «a quelque chose à nous apprendre au sujet de l’ambiguïté et de la souffrance».

Mystères insondables

A ces confessions du très attachant Dionysos, Rushdie ajoute des réflexions passionnantes sur la question de l’identité et de la transsexualité, comme sa compatriote Arundhati Roy dans son dernier roman, Le ministère du bonheur suprême. «La vérité, écrit Rushdie, c’est que nos identités nous restent impénétrables et c’est peut-être mieux ainsi, que l’individu demeure un fouillis et un chaos, contradictoire et irréconciliable. Au sein de l’être humain, la part de l’ineffable coexiste immanquablement avec la part connaissable: chaque être recèle des mystères qu’on ne peut expliquer.»

Reste un autre personnage, René Unterlinden, le voisin des Golden qui se faufile à travers le récit tel le furet de la chanson, pour endosser bien des rôles. Celui de narrateur, d’abord, déboulant dans ces pages au détour d’une phrase, sans qu’on s’y attende, comme s’il voulait rester incognito. Mais René Unterlinden sera aussi un redoutable espion, doublé d’un démiurge: cinéaste en mal d’inspiration, il ne cesse d’épier les Golden, «fouillant dans leurs poubelles familiales» afin d’en tirer un film, avec un scénario qui s’annonce rocambolesque. Comme Alfred Hitchcock dans Fenêtre sur cour, dont le héros voyeur passe son temps à surveiller à la jumelle ses voisins de l’immeuble d’en face.

Pacte avec le diable

Ce film, Rushdie s’en inspire à plusieurs reprises, pour en faire l’une des clés de son roman. «Je suis un appareil photo à l’objectif ouvert», dira René Unterlinden, qui finira par devenir l’un des rares familiers de la maison Golden. Avec «le sentiment d’avoir signé un pacte avec le diable» lorsque la nouvelle égérie de Néron – une Russe, la sulfureuse Vassilia – exigera de lui des services dont le lecteur découvrira les secrets.

Nourri de mythologies antiques, éblouissant d’érudition littéraire, débordant d’ironie grinçante, ce conte débridé renoue aussi avec les obsessions de son auteur, qui zappe tous azimuts sans renoncer à brandir sa lanterne magique sur une époque aux abois. L’Inde? «Un pays corrompu et vulnérable.» L’argent? «Si vous devez un dollar à la banque, vous êtes un minable qui a un découvert. Si vous lui devez un milliard, vous êtes riche et la banque vous appartient.» La religion? «Il est parfaitement possible de mener une bonne vie, d’avoir un sens très sûr du bien et du mal, sans avoir besoin de faire appel à Dieu et à ses harpies», écrit Rushdie à l’adresse des bigots enturbannés qui lui ont lancé leur fatwa lors de la parution des Versets sataniques et qui ont remis sa tête à prix en septembre 2012.

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Quant aux Golden, père et fils, Rushdie nous prévient dès les premières pages que leur passé va les rattraper cruellement, que leur empire s’écroulera et qu’ils finiront mal. Très mal – meurtres, suicides, incendies, «comme les flammes de l’enfer qui surgiraient d’un tableau de Jérôme Bosch». Jusqu’à ce qu’un «autre bouffon» prenne le relais de Néron «pour devenir roi» à son tour dans une Amérique égarée, le 8 novembre 2016. Portrait: «Un Joker avec ses cheveux verts brillant triomphalement, sa peau blanche comme une cagoule du Ku Klux Klan et ses lèvres dégoulinant d’un sang anonyme.» En guise de riposte, Rushdie va chercher ces mots chez les stoïciens: «Nous sommes des vivants et donc nous devons vivre.»


Roman
Salman Rushdie
La maison Golden
Traduit de l’anglais par Gérard Meudal
Actes Sud, 420 p.


Citation

«La vérité, c’est que nos identités nous restent impénétrables et c’est peut-être mieux ainsi, que l’individu demeure un fouillis et un chaos, contradictoire et irréconciliable.» (P. 325)

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