Bravant la pluie et les intempéries (à la fin de l’opéra surtout!) sous une tente de concert en plein air, Charles Dutoit et les jeunes membres du Verbier Festival Orchestra ont fait vive impression dans Salomé de Strauss vendredi soir. C’était le coup d’envoi du Verbier Festival. Des musiciens au fond de l’orchestre avaient préparé une banderole qu’ils ont dépliée à la fin du concert pour saluer le chef lausannois, qui a dirigé pendant neuf ans le Verbier Festival Orchestra. On pouvait y lire «Merci Charles» sous le tonnerre d’applaudissements du public conquis par cette interprétation.

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Cohésion de l'orchestre

Charles Dutoit apporte une dose de sensualité sulfureuse à Salomé. D’emblée, on est frappé par la cohésion de l’orchestre et l’engagement des musiciens. Cordes tour à tour soyeuses et voluptueuses, cuivres pleins et sonores, petite harmonie pourvue de solistes inspirés: ces «jeunes» âgés de 18 à 29 ans font preuve d’une belle maturité. Sous la baguette chaloupée et modelée du chef lausannois, ils accompagnent les chanteurs sans jamais les couvrir. Il y a là comme une lave en fusion, mouvante, sombre, organique, ponctuée d’éclats, loin de versions plus hallucinées et morbides.

A lui seul, le ténor Gerhard Siegel est extraordinaire de théâtralité et de projection vocale en Hérode, formant un couple infernal avec cette garce d’Hérodias, personnifiée par une Jane Henschel aux aigus bestiaux et dévastateurs. Rompue au rôle de Salomé, la soprano allemande Gun-Brit Barkmin impose une belle présence scénique. En un regard ou une posture, elle suggère tout un tableau psychologique. Elle sculpte ses lignes, fait entendre chaque mot du texte, à son meilleur quand elle cherche à amadouer le prophète Jochanaan en lui réclamant un baiser interdit.

Ovation du public

Ses aigus sont dardés avec incandescence, un rien tranchants; les graves sont beaux; mais le passage d’un registre à un autre nous a paru un peu inégal. La princesse de Judée sort du plateau pour la «Danse des sept voiles», évitant avec perspicacité les clichés d’une danse lascive. Du reste, cette pièce d’orchestre (très bien servie par Dutoit et ses musiciens) exhale une sensualité pécheresse. Dans la scène finale, on aurait aimé un supplément de folie.

Le baryton-basse Egils Silins en impose en Jochanaan, figure inflexible qui ne se laisse pas tenter par les avances provocatrices de Salomé; il chante avec puissance, même si on a connu des voix au timbre plus noir dans le tréfonds du grave. Andrew Staples est un élégant Narraboth. Très bons premier Juif (Rouwen Huther) et Page d’Hérodias (Idinnu Münch). Le public a ovationné cette soirée.

Strauss au violon et au piano

Le lendemain matin, Renaud Capuçon donnait un concert à l’Eglise de Verbier avec le jeune pianiste russe Denis Kozhukhin. Parmi les œuvres au programme, il y avait la Sonate pour violon et piano de Strauss que l’on entend rarement. C’était le meilleur morceau du concert où les deux musiciens étaient le plus à l’écoute l’un de l’autre. On savoure le dialogue entre un violon aux lignes lyriques et voluptueuses et un piano riche en couleurs.

Samedi, c’était au tour de Gábor Takács-Nagy de diriger le Verbier Festival Chamber Orchestra (VFCO) lors d’une soirée interrompue par la pluie… Après la Symphonie concertante de Haydn élégamment servie par les solistes du VFCO, le chef hongrois a dirigé une 1re Symphonie de Schumann plein d’énergie et d’élan – une version chambriste. Le pianiste András Schiff est ensuite entré en scène pour le 1er Concerto en ré mineur de Brahms. Malgré l’admiration qu’on porte à ce grand artiste, on peut contester le choix d’un piano Bechstein du début du siècle dernier pour cette œuvre au souffle épique – surtout dans la Salle des Combins qui n’est pas favorable au piano. Le son paraît un peu ténu et court pour rivaliser avec l’orchestre. On apprécie le registre aigu cristallin du clavier dans le mouvement lent, avec de très belles couleurs, mais on regrette un manque de puissance dans le mouvement final. La pluie assommante n’a pas arrangé les choses, mais le pianiste a tenu bon, jouant un extrait du Concerto italien de Bach en bis.