Rock

Le salon de musique d’Anna Aaron

L’artiste alémanique nous a reçu dans son petit appartement bâlois pour évoquer «Pallas Dreams», formidable troisième album hanté par son enfance aux Philippines

Comme c’est dans l’antre d’une musicienne qu’on pénètre, ce sont d’abord les piles de vinyles qui s’entassent çà et là qui attirent le regard. Sur un petit canapé que l’on devine chiné dans une brocante, on remarque à côté d’une pédale à effets un album des Talking Heads, Remain in Light, sorti en 1980. Il n’est pas là, bien en évidence, par hasard. Anna Aaron l’a beaucoup écouté lors de l’élaboration de Pallas Dreams, fascinée par le son de ce disque produit par Brian Eno et se situant à la croisée de la new wave et de la world music. Si Pallas Dreams n’a pas grand-chose à voir musicalement avec Remain in Light, il n’en est pas moins d’une belle densité, creusant le sillon d’un rock atmosphérique et n’hésitant pas à emprunter certaines de ses sonorités aux musiques électroniques.

Impossible à définir en quelques adjectifs définitifs, l’appartement de la chanteuse et musicienne bâloise est à son image. Situé au rez d’un vieil immeuble, il possède une large vitrine rappelant son usage commercial – il a un temps été utilisé comme salon de coiffure. Anna Aaron y habite depuis sept ans et s’y sent bien. C’est un appartement qui a une âme, du vécu, et qu’elle a meublé de manière parcimonieuse. On y trouve des vinyles, donc, mais aussi des livres ainsi que des bibelots hétéroclites, dont plusieurs, comme ce tableau d’une madone à l’enfant, ont une connotation religieuse.

L’empreinte de la foi

Il y a quatre ans, lors d’une précédente rencontre avec la trentenaire, celle-ci nous disait ne pas être prête à évoquer son rapport à la spiritualité, elle qui a en partie grandi à l’étranger, passant notamment plusieurs années aux Philippines. Fille de missionnaires, née Cécile Meyer, elle a longtemps gardé des souvenirs douloureux de cette période de sa vie. Elle se souvient notamment de la légende de la Dame Blanche, cet esprit censé hanter la rue où elle habitait avec sa famille. «Les gens en avaient vraiment peur, à tel point qu’il était impossible de trouver un taxi qui accepte de nous ramener chez nous une fois la nuit tombée.»

La jeune femme se rappelle également d’un proverbe qui l’avait profondément marquée: «Quand le soleil danse dans le ciel, la Vierge Marie pleure du sang.» Aujourd’hui, elle arrive à mettre des mots sur son éducation religieuse, grâce à sa découverte d’un essai du professeur américain Joseph Campbell, Le héros aux mille et un visages.

«Dans ce livre, Campbell parle de l’inconscient. Pour lui, les symboles et les images que l’on trouve dans les mythes sont proches de ceux qu’on voit dans nos rêves. C’est ce qui m’a poussé à partir de mon enfance aux Philippines pour élaborer Pallas Dreams. Pour la première fois, j’ai pu réinterpréter mes souvenirs de façon positive et en faire de l’art. Ce livre a d’ailleurs été important pour beaucoup d’artistes. Ce qu’il raconte du voyage du héros, qui pour lui correspond au voyage de l’âme de la naissance à la mort, a même inspiré George Lucas pour Star Wars.» Difficile pour Anna Aaron d’expliciter plus en détail la manière dont elle compose. La notion même de processus créatif reste quelque chose de flou et intime, même si elle est consciente que la lecture du livre de Campbell, comme des écrits de Carl Jung, l’a libérée d’un poids.

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Envie d’ambient

De son enfance en partie nomade, l’artiste alémanique, qui a également vécu à Londres, garde un amour des langues. Elle s’exprime dans un français délicieux et explique que ses premiers livres d’enfant étaient en anglais. Dans sa bibliothèque, on remarque des romans de Salinger, Orwell, Capote et Faulkner, mais aussi du Schiller et du Rilke, de même que la biographie de Patti Smith, Just Kids. Elle nous autorise alors à fureter dans sa collection de vinyles. Radiohead, Jeff Buckley et Arcade Fire côtoient Michael Jackson, Talk Talk, Kate Bush et David Bowie. Elle pointe le planant Music for Airports, enregistré par Brian Eno en 1978: «Il s’agit du dernier disque que j’ai reçu, car j’ai très envie de me lancer dans l’ambient. D’ailleurs, pour Pallas Dreams, j’ai essayé de reproduire des éléments de musique électronique avec des instruments acoustiques.»

Sa culture musicale, Anna Aaron se l’est façonnée à l’adolescence, suite à son retour en Suisse, un choc culturel plus fort encore que l’arrivée aux Philippines. Grâce au piano, qu’elle a commencé à étudier à 12 ans, elle est alors parvenue à extérioriser ses émotions et à toucher les gens. «Mais il m’a fallu du temps pour réellement comprendre la musique. Dans ma famille, on n’écoutait que des chants chrétiens. Je n’ai pas grandi avec les Beatles.»

C’est grâce à l’enseignement d’un pianiste jazz, qui lui a appris les bases des accords et rythmiques pop, qu’elle a commencé à écrire sa propre musique. Elle se dit passionnée par les années 1980 («j’ai de la peine à découvrir des artistes actuels, il y a comme une résistance») et avoue que, dans le petit studio qu’elle a aménagé chez elle, mais dont la porte restera fermée comme un secret bien gardé, se trouvent plusieurs synthétiseurs, un instrument qui la fascine. «J’ai l’impression qu’ils me guident quand je compose, comme s’ils avaient leur propre existence. Lorsque je ne suis pas chez moi, je pense à eux, à ces machines qui m’attendent; c’est une sensation excitante et très bizarre.»

Tournée en duo

Après deux albums édités par le label romand Two Gentlemen (Sophie Hunger, The Young Gods), c’est une petite structure bâloise, Radicalis Music, qui publie Pallas Dreams. Et si son précédent effort, Neuro, avait été produit à Londres par David Kosten, celui-là a été élaboré à Bâle de manière plus intimiste avec la seule aide de son frère, qui possède son propre studio. Sur scène, pour une tournée qui passera par le Bleu Lézard lausannois le 20 mars, elle ne sera accompagnée que du batteur Fred Bürki. Comme si d’une écriture plus introspective ne pouvait découler qu’un dispositif minimal.

Sur la pochette de Pallas Dreams, Anna Aaron porte une coiffe improbable, sorte de sculpture païenne lui donnant des airs de déesse pop, et que l’on remarque au sommet d’une de ses bibliothèques. Ce qui frappe, au fond, c’est sa manière de déjouer les attentes, de ne pas se laisser enfermer dans une case. Comme un droit à la différence, qu’elle défend d’ailleurs sur Boy, un des titres phares de son troisième album. «Aux Philippines, il y a ce qu’on appelle les lady boys. Un homme peut très bien porter une robe et se maquiller. En Asie, ils ont un autre rapport avec les questions liées au genre, à l’androgynie. A l’inverse, en Suisse, c’est très difficile d’explorer d’autres manières de vivre. Tout est catégorisé et très strict.»



Anna Aaron, «Pallas Dreams» (Radicalis Music). En concert le 20 mars à Lausanne, Bleu Lézard.

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